I. Ferez, L'Education dès le bercenti, p. 246, Alcan
enfants sont généralement avares, aussi peu enclins à partager ce qu'ils ont que prompts à s'approprier ce qu'ont les autres, M. Compayré remarque qu'ils donnent volontiers à ceux qu'ils aiment ' ; voilà pourquoi les mères, pour préparer au désintéressement et à la libéralité, sont si attentives à développer les sentiments sympathiques et affectueux.
Enfin, profitant de ces années charmantes où l'enfant ne fait nulle différence entre le père et la mère, les frères et les sœurs, les cousins et les. cousines, les fillettes et les garçons, la mère, qui incline l'enfant à chérir ceux qui l'approchent, fait naître ces sentiment épurés : amour filial, amour fraternel, amitié, esprit d'abnégation, dévouement, sacrifice, qui, lorsqu'ils ont été sagement développés, sont à la fois le plus doux prélude au véritable amour et la plus sûre sauvegarde pour les contrefaçons de l'amour.
Ainsi, petit à petit, mais malheureusement non pas toujours, se transforme l'être humain : la
1. Note de M. Compayré, dans Loclce : Quelques pensées sur l'Education, p. i64, Hachette.— Jean-Paul Richter, p. 85, Delaiçrave : « L'enfant ne veut pas cesser de donner une fois qu'il a commeHcé. Que les parents récompensent par le témoignage de leur approbation l'enfant qui a procuré^ une joie à autrui : c'est là un levier dont ont n'use pas assez. »
main qui prend devient aussi la main qui sème; la main qui détruit devient la main qui crée, et l'aveugle instinct de repi'oduclion s'épanouit en tendresse et en amour.
A côté de ces vertus fondamentales, plantes rares que la famille sait faire pousser sur la tige des pires instincts, il est une foule de vertus moindres qu'on nomme plus communément qualités, par exemple : la propreté, la délicatesse, le tact, la politesse, la loyauté... C'est encore le foyer domestique qui en donne aux enfants l'idée, le g'ovit et riiabitude.
Enfin, en sus des vertus qu'elle est obligée de pi"atiquer et qu'elle lui enseigne, la famille, groupée autour de l'enfant et s'occupant de son éducation, accomplit sous ses yeux les actes auxquels le père et la mère collaborent, associant des efforts qui se complètent plutôt qu'ils ne se redoublent; et c'est encore une leçon précieuse que l'enfant réclame et reçoit. Quand le père et la mère sont présents au log"is et s'empressent autour du berceau, ils pratiqnent à leur insu, ils ap[)rennen! et enseignent la méthode humaine par excellence de l'association, de l'entr'aide, de la division du travail.
Voilà donc comment, du fait même de sa faiblesse, l'enfant de la créature en apparence la plus -déshéritée se trouve préparé pour une grandeur
qu'il serait aussi coupable de méconnaître que dangereux d'exagérer. Aussi pouvons-nous repousser les plaintes des pessimistes sur la misère de l'homme, accepter l'interprétation confiante de Vinet ou plutôt redire ce cri d'allégresse d'un autre penseur : « Bénie soit l'enfance qui met un peu de ciel entre les rudesses terrestres. Ces quatre-vingt mille naissances quotidiennes, dont parle la statistique, sont une sorte d'effusion d'innocence et de fraîcheur qui lutte non seulement contre la mort de l'espèce, mais contre la corruption humaine et la g-angrène universelle du péché '. »
Grâce donc à cette nécessité de se dépenser autour de l'enfant, lequel se trouve être par sa faiblesse le fondateur du foyer et l'initiateur de la civilisation, la famille a été, reste et sera probablement toujours l'atelier où s'élaborent, se transmettent et s'amplifient les vertus et le progrès, ce qui, en ré. dite, n'est qu'une seule et même chose.