I. Amiel, Fragments d'an journal... 2O janvier 18O
Après la deuxième année : acquisition des premières connaissances, éducation du sentiment.
Un des reproclies les plus fréquemment adressés au collège est qu'il 'ne travaille point à l'éducation de l'enfant. *
On couvre de Heurs les universitaires : ce sont <ies hommes d'esprit, de talent, de cœur...; ils ont la science et le dévouement... Mais une fois ce panégyrique préliminaire g'entiment débité on aboutit à l'inévitable exécution : u Malheureusement, ce ^ont des éducateurs exécrables. Avec eux, les enfants n'apprennent pas les bonnes manières... » Alors commencent les jérémiades sur la tenue, le ilang-ag-e, la conduite, la moralité du collégien. Le morceau s'achève sur le refrain : « Le collège fait ■des bacheliers; mais des hommes du monde, des Jiommes comme i'i faut, de gentils garçons sachant
se présenter dans un salon et s'y tenir... oh! non '. » ■
De tels propos font penser à ces quadragénaires ingénues qu'on rencontre dans les salons. Les prie-t-on de se mettre au piano? elles se dérobent «Il minaudant : « Oh! la musique, elles l'aiment passionnément. Jeunes filles, elles jouaient cinq heures par jour. Mais le mariag;e, le ménage, les enfants, les devoirs de société... elles n'ont plus un moment! Il a fallu négliger, bien à contrecœur, fermer le piano. Et maintenant — comment cela s'est-il fait? — elles n'ont plus de doigté, tout est oublié... S'il leur fallait accompagner une romance, faire danser une polka, elles ne pourraient pas... » — « C'est comme moi, chère madame », reprend tout le salon en chœur.
Savez-vous comment il est sage d'interpréter ces aveux? Ces dames oui tout oublié, parce qu'elles n'ont jamais rien su. Les plus fortes ont tout au plus tapoté les variations de Au clair de la lune ou la Prière iVune vierge.
Il en est de même des collégiens. Ceux-là désapprennent les bonnes manières et la bonne conduite
I. Sur ces jugements et le cas qu'on en peut faire, voir Lanson, L" Université et la Société moderne, p. 5r, Colin. Voir ^ussi, pour ce qui concerne les jeunes Hlles, M. Dugard, De 2' Education moderne des Jeunes Ji/ les, Colin.
qui n'ont pas été auparavant formés par les exem pies domestiques, par les leçons de la famille, par une forte et sévère éducation.
Si vous avez confié au collè§"e un excellent sujet, il restera tel. Le collège vous rendra un excellent sujet, un peu désenchanté, désabusé, sceptique é l'endroit de la pureté, mais pour son compte toujours sain et siir. Si vous lui avez confié un polisson — d'abord vous avez été coupable doublement et d'avoir mal élevé voire fils, et d'envoyer dans un troupeau une l)rebis galeuse — le collège vous rendra un enfant plus polisson encore. Enfin, si vous lui avez confié un neutre, un faible, un enfant sans principes, sans volonté, qui n'est ni bon ni mauvais, auquel vous n'avez point enseigné ce qu'est la bonne conduite, ni que par reffort il doit chaque jour s'améliorer, faut-il s'étonner que le collège ne puisse pas le transformer?
Car est-ce la faute de l'internat, ou la faute de la famille?
Avant d'envoyer les recrues au feu, on les instruit, oa les exerce, on les éprouve par des fatigues et dès alertes. Quand on les risque, elles sont déjà aguerries; on sait qu'elles trembleront et salueront les balles, on est sur (ju'elles ne fuiront pas. Les familles ont-elles préparé les recrues qu'elles amènent au collège?
« Donnez-nous des aii^lons, nous en ferons des aigles, disait un préfet d'élutles agacé à une mère de famille; mais si vous nous offrez des oisons '... »
En réalité, la famille borne ordinairement sa contribution à mener l'enfant à la porte du collège; ensuite, comme les marionnettes de la chanson, elle fait trois petits tours (un chez le proviseur, un chez le censeur, un chez l'économe — le professeur ne compte pas) et puis s'en va.
Voici : il faudrait que Tenfant s'élevât tout seul, devînt tout seul un bel et fort g-aillard, un petit saint et un grand clerc. Il faudrait que le collège — puisqu'on le paie — fît toute cette besogne, et que nous, pères et mères, nous n'ayons à nous mêler de rien.
Il est très vrai que l'internat prête à certains reproches. Les manières qu'on a dans telle et telle maison d'éducation, les conversations qu'on y tient dans les coins, les lectures qu'on y fait en cachette, les pensées qu'on y rumine... sont parfois de nature à soulever la réprobation des gens polis et des honnêtes gens.
I. Par delà V Ecole, dans V Educalion familiale de janvier lyog, p. 29, Bruxelles.
Accusez !a maison d'éducation, si de ce désordre c'est elle qui est coupable. Mais si une partie de la clientèle lui amène des garçons mal élevés et enclins à se mal conduire, avant d'accuser la maison d'éducation, réfléchissez.
Il est imprudent de présager l'avenir. Toutefois, on peut avancer cette affirmation : si, durant les sept ou huit années dont elle dispose, chaque mère enseignait la politesse, la décence, le respect des autres et de soi, si elle donnait l'habitude de vivre une vie morale, si elle imposait à son fils le devoir de se surpasser, si elle mettait dans ce cœur généreux le mécontentement de soi-même et l'aspiration vers un idéal de grandeur et de perfection, oui, on peut avancer que quelque chose changerait dans l'internat et que les dangers du collège seraient en partie conjurés.
Je consulte mes carnets de classe; je relis les notes que durant plus de vingt ans j'ai recueillies, les jugements que j'ai portés sur ces enfants qui, lorsqu'ils entrent dans une classe, sont des inconnus pour le professeur et que justement il ne serait guère possible de transformer ou simplement de développer si pour lui ils restaient des inconnus. Il est indispensable que le professeur les pénètre; il faut qu'il apprenne ce qu'il ne sait pas, qu'il devine ce qu'on lui cache et que, pour juger l'en-
faut, il soit informé de ce que sont ceux qui l'onl élevé.
Que vois-je, en prenant assez de recul pour ■comparer ce que fut l'élève avec ce que riionime est devenu? Je vois ceci : ceux que j'ai reinarfjués il y a vingt ans, que j'ai estimés, ont tenu leurs promesses ou les ont dépassées. Tels ils étaient sur les bancs du collège, tels je les retrouve dans leurs fonctions, à leur foyer : exacts, francs, loyaux, probes. Je vois encore que l'iulluence de la famille est toujours facile à constater.
Voici quelques observations typiques :
D.... enfant d'une loyauté charmante; promesse d'un liommtî supérieur. Sous les traits aimables de l'adolescent, on voit l'idéal qu'il porte caché en lui. Au-dessus de ses camarades, moins par l'inlellig-ence que par l'àme. Vu sou père : magistral, homme de devoir dont on raconte des traits fort beaux de droiture et de courage pendant une grève. Ce père a évité de me parler de son fds; il m'a dit son goût personnel pour la campagne : au [)riiitemps, coûte que coûte, il lui faut une retraite d'une semaine ou deux aux champs, près des nids qui gazouillent et des bourgeons que la sève fait éclater.
L..., à surveiller et à secourir. Est sans cesse dérangé, sollicité par son voisin P..., jeune dandy
corrompu, qui a sur L... l'ascendant de la fortune et d'une culture raffinée, mais poussée dans uid mauvais sens. L... semble disposé à copier P... Que faire pour l'en détourner? Aviser l'adminislralion. Le proviseur me raconte que L... est orphelin ; son père est mort dans la mine ; sa mère vit d'une pension et ti'availle; un frère aîné paie le collège du plus jeune. Cette mère, sans instruction, est d'une rare élévation morale. L... lui écrit toutes les. semaines. On obtient tout de lui en l'avertissant que sa mère sera informée. Voilà mon moyen pour le g-arder de P....
R..., remarquablement intelligent ; iiupiiétant par une indépendance de mauvais aloi; parti pris de tout « blag"uer ». Fils d'un homme arrivé, membre de l'Institut. R... et un frère aîné, sorti de Polytechnique et déjà fort en vue, du reste habih' à se pousser, s'amusent à railler leur père, l'appellent non pas seulement entre eux, mais devant les étrangers et en s'adressant à lui : « clmrlatan ». La famille trouve cela fort drôle. L'enfant aussi a l'art de jeter de la poudre aux yeux, pose devant ses condisciples.
J'ai d'autres notes plus sûres, en ce sens qu'ellesne transcrivent pas des on-dit, mais les confidences de mères angoissées de voir le fils suivre les traces du père, m'initiant à des difficultés dômes-
Uques, faisant appel à mon aide pour ramener l'enfant. Et ce n'est point au collège que ces malheureuses imputent la mauvaise conduite de leurs enfants.
La crise de l'internat et de l'éducation est, en grande partie, une crise de la famille. On pourrait •en dire autant de la crise sociale : telle est la famille, tel est le collège; telle est la famille^ telle •est la société.
Mais ne sortons pas de notre sujet ; ne perdons pas de vue l'internat; cherchons ce que les mères auraient à faire au logis en sus de ce que nous avons indiqué jusqu'ici, en sorte que le garçonnet de huit, dix, douze ans qu'elles vont confier au collège apporte en ce nouveau logis des goûts assez délicats, des habitudes assez nobles pour qu'il se trouve à l'abri des pires contagions, pour que, en même temps, sa compagnie soit, au regard de ses camarades, un préservatif, un enseignement, un actif -élément de relèvement ou d'amélioration.
En somme, ce qu'on peut demander à la mère •c'est de vivre, devant son enfant, avec son enfant, «ne véritable vie humaine, et de la vivre intensément, car les moments lui sont comptés.
Il est inutile de reprendre ce que nous avons dit
23o MÈRES ET FILS.
et redit sur la dissipalion de la mondaine, sur l'accablement de l'ouvrière. Pour la femme de condition moyenne dont les fils sont destinés à suivre les cours du lycée, la formule de la vie normale n'est guère difficile à trouver. Trois mots la résument : action, pensée, amour. N'avoir jamais lesmains oisives, ni l'intelligence engourdie, ni le cœur froid, c'est le secret des belles vies.
Quel que soit l'âge de l'enfant, il est indispensable de lui chercher, de lui fournir sans cesse une occupation. Regardez autour de vous et dites si les enfants insupportables, mal élevés, ne sont pas. ceux auxquels les mères intiment de continuelles défenses, sans jamais rien leur commander. « Ne fais, pas! ne touche pas! tiens-toi trantjuille !... » Oh! les maladroites qui ne sentent pas que le salut viendrait de commandements tenant en haleine ces. bonnes volontés toujours prêtes à servir quand on sait les utiliser : « Aide-moi! fais ceci! va chercher... »
Les plus jeunes enfants, généralement, n'ont pas. besoin qu'on s'occupe d'eux : un rien suffit pour les absorber. « Un adulte manquant de sens pédag'ogique peut s'étonner des heures que l'enfant passe à assembler et à arrang-er des briques. Mais. une sage pédag'og'ie profite de cette tendance, et, en commençant par les jardins d'enfants, elle
aSi
consacre le temps de l'éducation première à faire construire des objets et à enseigner par la leçon de choses '. » M. William James écrit pour des Anglo-Saxons et demande qu'on donne des leçons de choses. C'est du reste ce que font les Américains avec une ingéniosité admirable". Nos petits garçons ont peut-être moins besoin qu'on leur montre et qu'on leur enseigne. Il faudrait plutôt les laisser regarder, surtout les laisser faire. Notre grand défaut, à nous parents français, c'est d'empêcher. Nous avons peur de mille choses : que l'enfant se fasse mal, qu'il se fatigue, qu'il salisse ses habits, qu'il abîme la maison, qu'il ait l'air d'un ouvrier!... Ah! si nos enfants naissaient dans des familUes anglaises, quelle joie pour eux, et quel profit !
Jeunes, ils s'amusent de rien ; comprenons : ils s'instruisent avec tout. Plus càgés, ils se montrent plus exigeants. N'exagérons pas. C'est notre maladresse seule qui laisse l'enfant lamentable et désœuvré crier dans un bâillement : <( Je m'ennuie! Qu'est-ce que je pourrais faire? » Une mère avisée, et qui fait son devoir, sait toujours ce que peut faire son enfant : il peut aider sa mère. L'amuse-