‹ Meres et fils. --Chapitre 48 sur 84 · I. Reuue universitaire, i5 juin igoO, p. 27, Coliu · texte numérisé non relu

I. Reuue universitaire, i5 juin igoO, p. 27, Coliu

être la seule qui compte, ne porte-t-elle point tout entière sur le vouloir? Quand l'enfant recule devant une tâche qui coûte à sa paresse, quand il se refuse à un effort dont sa faiblesse s'efFraie, quand il repousse un remède amer, quand il pleure afin d'éviter une souffrance salutaire, amygdale à cautériser, abcès à percer, dent ébranlée à détacher..., que dit la mère? « Alors, tu n'es pas un homme! Crois-tu que si tu n'avais nulle peine à faire l'effort, à boire cette amertume, à endurer ce mal, tu y aurais du mérite? Un homme doit savoir souffrir! Veux-tu que j'essaie avant toi ? Allons, sois courageux... » Et, domptant sa répug-nance, elle donne l'exemple en souriant.

Puis admirons cette merveilleuse invention maternelle qui, pour tremper le vouloir, s'ingénie à éloigner la contrainte, à faire agir comme spontanément ! Nous connaissons tous la tactique et les paroles : « Ce n'est pas moi qui te ferai boire. C'est toi. Prends la cuiller, bois tout seul. Je te regarderai. Tu verras, lorsque ce sera fait, comme tu seras fier, content de toi. Et moi aussi, je serai fière de mon fils. » Et le remède avalé, la petite bouche se tordant déjà sous la grimace : « Tu vois, c'est toi qui l'as fait ! Tu es un homme! » Et la grimace s'achève dans un souiire, et dans les yeux, emplis de larmes, brille l'org-ueil du triomphe.

Quelles leçons cornéliennes les mères savent donner !

Et quand l'enfant se conduit mal, s'obstine à désobéir, retombe dans la même faute, que dit la mère : « Ce n'est pas toi qui agis ainsi; ce n'est pas mon fils qui tient ce vilain lang^age; un mauvais garçon a pris sa place ; un mauvais esprit te souffle. Dis-lui : Je ne veux pas t'écouler ! Chasse-le et pour toujours! Sois ton maître! Dis : Je veux. » Je veux, je ne veux pas, c'est la formule magique par laquelle les mères font des hommes avec les petits enfants.

Désobéissance, paresse, orgueil, gourmandise, colère, jalousie, méchanceté, taquinerie, mensonge..., que de puissances mauvaises dominent l'enfant et risqueraient de l'asservir si, patiente et vaillante, la mère n'était point à ses côtés pour répéter : « Lutte, combats; encore un effort ; demain tu seras vainqueur » ; pour répéter et donner l'exemple. Si inexpérimenté qu'il soit, l'enfant voit bien que celle qui, au logis, ne s'écoute jamais, accepte toutes les charges, toutes les privations, court au-devant des sacrifices, a vit dangereusement » et pour les autres, c'est la mère.

Le triomphe de !a volonté est là. Vouloir c'est, au gré de certains, être brutal, obstiné, violent, impitoyable aux autres; c'est commander, exiger,

opprimer. Quelle erreur ! La vraie volonté, la volonté qu'enseignent Corneille et les mères, c'est celle qui nous rend exigeants, impitoyables pour nous-mêmes, faciles, indulgents, secourables aux autres; c'est celle qui nous inspire la force de nous maîtriser de plus en plus, de poursuivre la rude tâche de notre éducation et le désir de nous asservir au l)ien d'autrui.

Cette éducation de la volonté, la mère ne saurait la dvDuner en se jouant : les grandes choses exigent les grands efforts. Il y faut donc l'application constante, la surveillance qui jamais ne s« relâche, l'étude du caractère de l'enfant, la connaissance sincère des moyens dont soi-même on dispose, la courageuse résolution de perfectionner sans cesse et d'enrichir la méthode qu'on a adoptée. Aus-si ne sert-il de rien de commencer, puis d'interrompre,, d'essayer un procédé pour y renoncer aussitôt. Surveiller un jour et, sous prétexte d'occupations domestiques ou de devoirs mondains, se relâcher le reste de la semaine, reprendre aux moments perdus, sans suite ni méthode, serait plus dangereux que ne rien tenter. Oui, mieux vaudrait laisser l'enfant se former seul.

MÈRES. 25r

Pas plus ici que cJaus les autres parties de cet ouvrage, nous ne prétendons imposer une direction. Provoquer la réflexion, déterminer les mères à étudier, chercher, entreprendre, c'est tout ce que nous nous permettons. Qu'on nous laisse, cependant, lorsque l'occasion s'en présente, signaler les auxiliaires ou les modèles. Ici, deux femmes peuvent guider ou inspirer : la mère d'E. Ouinet et M""" de Rémusat.

(( Du matin au soir, dit E. Ouinet, ma sœur écrivait sans relâche.

« C'étaient des lettres pj'essantes à sa poupée, des conseils à cette jeune amie sur sa prochaine entrée dans le monde, un journal exact de ses moindres actions et même de ses pensées les plus cachées, les plus intimes; des fables pour se mettre à sa portée, au besoin des réprimandes, plus souvent des contes pour la distraire d'une grande mélancolie qui lui était survenue; des instructions morales, des entretiens théologiques, des sermons pendant le carême, tout cela entremêlé d'avertissements sur la toilette, dans le goût de lord Chesterfield, en un mot, un système entier d'éducation qui devait faire de cette petite personne taciturne un modèle d'amabilité, dès qu'elle serait moins timide... Où ma sœur avait-elle pris le modèle et l'idée de cette éducation? Dans celle qu'elle recevait elle-même.

Car ma mère fit pour elle ce qui ne put être fait pour moi. Ma mère rcdig-eait un journal de toutes les actions de sa fille. C'était l'histoire jour par jour des progrès de ma sœur et aussi de ses fautes enfantines. L'élog"e et le blâme étaient distribués, suivant l'occasion, avec une impartialité saisissante. Chaque dimanche, ma mère lisait avec recueillement ce journal à ma sœur, qui entendait ainsi, comme dans une bouche étrangère, le récit de sa vie. Combien un pareil moyen doit être puissant sur une âme novice! Car le ton du reproche et de l'encouragement na plus rien de personnel. La louang^e a plus de prix et le blâme n'a rien d'amer (nous verrons cette idée reprise par M"'" de Rémusat). Nulle g'ronderie. nul emportement; la juslice seule parle, et ses arrêts sont comme les tables de la loi ! L'enfant sent sur lui ce regard attaché, qui le suit à chaque heure, veillant et dormant, sans qu'il puisse y échapper. Quel bon apprentissage ce doit être de la justice et de la vérité ' ! »

Une objection est suggérée par E. Quinet : ce que sa mère a pu faire avec une fille, elle n'a pu le faire avec lui-même. Le garçon est soustrait à la mère trop tôt, la fille, au contraire, demeure au logis, «t, toute jeune, est déjà pour la mère une compa-

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