‹ Meres et fils. --Chapitre 56 sur 84 · I. Fouillée, La France au point de vue niui'al · texte numérisé non relu

I. Fouillée, La France au point de vue niui'al

prolonger la tutelle? de rester là pour cacher, interdire, s'interposer entre le monde et leurs fils, et, pareilles à des Ag^rippines, tenter de les faire vieillir dans une enfance sans fin? Le remède serait pire que le mal. Les plus vigilants gouverneurs, les plus étroites surveillances enseignent l'hypocrisie, dépravent la volonté ou la brisent, mais n'empêpêchent pas les fautes. La vertu même, si la contrainte parvenait à l'imposer, cesserait d'être la vertu. Elle est un acte; elle est une libre et volontaire et pénible création, virilement lecommencée chaque jour. Celui-là est vertueux, non pas même qui consent à l'être, mais qui allègrement court à l'effort. Toutefois, s'il faut ne rien attendre de bon des injonctions et des contraintes, il convient de faire aimer la vertu et de l'inspirer, d'y incliner par l'exemple et par celte heureuse contagion de l'énergie dont une mère nous enveloppe, par ces encouragements qu'à toute heure nous lisons dans ses yeux, nous sentons dans ses caresses, nous entendons dans sa voix et jusque dans son silence.

Fidèles à notre coutumière doctrine, ce n'est donc pas l'intervention autoritaire des mères que nous réclamons, afin de lui remettre l'éducation morale des fils; c'est leur coopération que nous les invitons à prêter au jeune homme, en vue de l'aider à fonder lui-même sa moralité, à se garder

<lu mal, à s'affermir dans le bien. Et nous ne ■croyons pas que, pour offrir cette aide, les mères puissent trouver ni un moment plus propice que celui de la récréation, ni un plus efficace moyen •que la participation aux divertissements de la jeunesse.

Alors, la mère se fera l'amie de ses fils?

Ah! non. Rien n'est plus déplorable que celte familiarité facilement acceptée par des parents trop prompts à sacrifier leur dignité, à oublier leur âge, à méconnaître les lois de la nature, et qui, sous prétexte d'indulgence ou de tendresse, se font les camarades de leurs fils. M""' de Rémusat nous dit bien que les têtes des femmes sont toujours jeunes; et que, dans celles des inères, il y a toujours un coté qui se trouve avoir justement l'âge de leur enfant. Il est néanmoins plus sage de gaider sa place, de rester le père, la mère aimés avec une respectueuse tendresse : les amis <le nos enfants seront d'autres enfants.

Ici, je me permets un j^remier conseil.

Que les mères fassent une enquête discrète, mais •1res sérieuse, sur les enfants qui gagneront l'affection et la confiance de leurs fils. Nous n'avons pas toujours des douzaines de petits-cousins à grouper -autour de notre famille ; il est rare que nos amis les plus chers et les plus sûrs aient des garçons en

âge d'aller avec nos garçons. Le cas le plus fréquent est celui-ci : nos fils se lient avec leurs condisciples ; c'est-à-dire, neuf fois sur dix, avec des inconnus. Le hasard dispose des cœurs; l'avenir de nos enfants — on peut le dire sans exagération — dépend de ce fait fortuit, qu'un brave gar- ■çon ou un mauvais sujet s'est assis à leur côté un beau jour d'octobre. La plupart du temps nous n'intervenons guère. Les plus prudents d'entre nous s'informent en ville : « Que fait le père? » Et suivant la réponse, on encourage les relations, ou bien on recommande à son fils de ne point fréquenter son camarade en dehors du lycée.

Mon expérience qui, j'imagine, doit s'accorder avec celle de beaucoup de gens, m'a fait voir ceci à propos de mes condisciples : déjeunes polissons appartenant à des familles riches et bien posées ; des parents très flattés poussant leur fils : « Va avec un tel. Je ne te comprends pas : tu es toujours avec des enfants dont on ne connaît pas la famille; ce ne sont pas les amis qu'il le faut... »

Si les parents étaient prudents, ils ne laisseraient pas les amitiés de collège se nouer à l'aventure. Ils ont dans la ville des relations; qu'ils s'informent. Au besoin, proviseurs, censeurs, professeurs pourraient discrètement et sûrement les conseiller. Quand il m'arrive de voir des pères ou des

mères — ce qui est rare; pourquoi? — je leur demande volontiers : « Où désirez-vous que votre fils soit placé en classe? » Qu'elle est importante cette question de la place ! Je connais un collégien qui a fait toutes ses classes entre un mur et le même camarade. Il réussissait partout, sauf en allemand, parce que l'indispensable voisin faisait de l'ang-lais. Quel professeur ne sait qu'il y a des voisinag-es qui assag-issent ; qu'il y en a, de plus nombreux, qui distraient, dissipent, pervertissent? En somme, il ne s'agit ici que d'une traditionnelle disposition des bancs. Moins d'élèves et chacun à son bureau, le mal serait conjuré, au moins pour les heures de classe.

Choisir les amis de ses enfants et les bien choisir, c'est quelque chose, ce n'est pas tout. Voici où la coopération des mères va devenir active. A cesamis il faut ouvrir la demeure et la leur faire aimer. Par des invitations fréquentes et régulières, on leur donne l'habitude, on leur inspire le désir et le besoin de vivre dans cette maison qui n'est point leur maison.

Il est des gens qui, une ou deux fois l'an, réunissent les amis de leurs enfants, offrent un g-rand

g-oûter, une fête bruyante. C'est beaucoup d'embarras — dans tous les sens — pour bien peu de profit. L'exceplionnel, en tout, est peu fécond. ■Cette cohue, qui traverse votre logis et le boide- Terse, n'y laisse rien, n'en rapporte rien. Des habitués qui viennent, reviennent, séjournent, nécessairement reçoivent et donnent, imitent et sont imités, se façonnent sur nos enfants et les faron- ■iient. Cette éducation mutuelle est excellente. Tous les parents ont pu remarquer ceci : dans une maison étrang-ère, même quand le plus affectueux accueil le met à l'aise, l'enfant n'est jamais libre autant que chez lui; il se surveille, il s'applique, il met en dehors tout son velours. Et cela est très bon pour les autres, comme pour lui. Donc, en attirant chez nous les amis de nos enfants, nous réservons à nos enfants des modèles qui, si on peut dire, valent un peu plus qu'en réalité; et en envoyant nos enfants chez leurs amis, nous fournissons à nos enfants l'occasion de ces bienfaisan- -les métamorphoses, qui, durant quelques heures, Jes tiennent au-dessus de ce qu'ils sont.

On sait combien dans les voyages l'enfant gagne à être dépaysé, à voir soit des choses tout à fait nouvelles, soit les mêmes objets qui se trouvent ■dans son pays. Mais alors il les voit dans un milieu différent ; il les voit utilisés, appréciés d'une

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manière qui le surprend et, par suite, le fait réfléchir et l'instruit. Lorsque nous admettons des élrang^ers dans notre intimité, lorsque nous envoyons nos enfants chez leurs amis, il y a un profit analog'ue; c'est comme si nous faisions faire à nos enfants des voyages de découvertes.

Les découvertes sont plus nombreuses, donc le profit est plus grand, si nous ne limitons point nos fréquentations aux familles de notre condition. Dans les mêmes milieux, de famille à famille, il y a déjà de profondes différences : chaque famille est un monde, qui a ses croyances, ses préjugés, sa conception de la vie et de l'univers... Les différences s'accusent et l'expérience du spectateur s'enrichit, quand, résolus à ne fréquenter que d'honnêtes gens, nous sommes assez avisés pour rechercher les honnêtes gens dans tous les rangsde la société.

Aux relations suivies, qui seules soiit profitables, la régularité de la vie scolaire est très propice. L'tilisant les dimanches et les jeudis, une fois l'enquête faite et le choix arrêté sur plusieurs petits garçons (trois ou quatre; moins ce n'est pas assez; plus serait trop), les mères devraient s'entendre, établir un roulement. Le premier dimanche on ira chez un tel; le jeudi suivant chez tel autre; le dimanche d'après chez un troisième, etc. Une règle

bien établie coupe court aux caprices aussi bien cju'aux compétitions de la vanité.

Nos enfants ont leurs amis; les jours sont fixés et les réunions décidées. Qu'y fera-t-on?

Il est manifeste que nous arrivons en face du point le plus délicat. Etre ensemble n'est rien ; ce qui compte c'est ce qu'on fait ensemble. On est prêt à s'amuser. A quoi s'amusera-t-on ? Quels jeux choisir qui plaisent à tous, qui n'entraînent ni grosses dépenses, ni grands dérangements, et surtout qui, en sus du plaisir, apportent un gain pour le corps, pour l'esprit, pour le cœur?

Une première déclaration préalable :

Faites ce qu'il vous plaira; choisissez la promenade, les jeux du plein air ou de la maison; la lecture en commun, la musique d'ensemble ; jouez des charades ou des comédies... tout est bon, à une condition, c'est que dans ces jeux vous vous réserviez un rôle ou, ce qui vaudrait mieux, une place ; c'est que, dans chaque logis, au moment du jeu, la mère soit là.

Toujours? comme une sentinelle? un incorruptible geôlier? Ah! non certes. Le tact de la mère, 5on habileté suprême consistera à êlre invisible et

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présente, surtout à être désiiée. Il faut que, si elle s'absente, les enfants sentent soudain un vide; il faut que, sans elle, l'entrain languisse, la joie tombe et que la gène, sinon l'ennui, se glisse dans les cœurs.

Certes, cela ne s'obtient pas aisément : c'est un tour de force que nous réclamons. C'est le renoncement à une partie des devoirs mondains; c'est l'oubli et le don de soi-même. Mais les mères ne sont-elles pas toujours prêles aux sacrifices, quand elles voient le bien de leurs enfants? Puis, nous pouvons indiquer ceci qui simplifierait la tache : chaque mère s'étudie, étudie sa maison, les ressources dont elle dispose ; après quoi, elle choisit, pour ainsi dire, sa spécialité. Il serait d'ailleurs mauvais que, dans vos trois ou quatre maisons, la troupe joyeuse retrouvât les mêmes passe-temps, les mêmes attraits. Chez les uns, qui habitent un faubourg, il y a un vaste jardin : c'est dehors qu'on vivra, on se donnera au croquet, au foot- Lall, au tennis... Chez les autres, ou se groupe autour du piano ; dans une troisième maison, où il y a ateliers et machines, on prendra le rabot, la lime et le marteau, on amusera la petite troupe à l'établi, à l'étau, à la forge, on lui mettra en main les outils. Une mère qui aime les fleurs, les plantes, connaît les insectes et les collectionne,

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mènera les enfanls sur les routes, fera composer des herbiers, remplir des vitrines qu'on aura fabriquées dans un aulre logis.

Une deuxième et dernière observation non moins importante :

Sans rien exagérer, il serait bon d'admettre que les meilleurs jeux sont ceux qui ressemblent le plus à un travail, ceux qui tendent à occuper l'enfant plutôt qu'à l'amuser. « I a vie humaine, dit Saint-Marc Girardin, est un cercle de devoirs et de travaux, non de plaisirs. Or, qu'arrive-t-il quand vous habituez l'homme de si bonne heure à s'amuser? Vous lui faites une enfance qui est le contrepied de la vie, et qui par conséquent n'en est pas l'apprentissage ; vous l'accoutumez à demander à la vie plus qu'elle ne peut lui donner, et vous lui préparez les plus cruels désappointements. Les^ enfants ont une qualité charmante, c'est leur sérénité, et leur sérénité tient à ce qu'ils n'ont que des impressions et des distractions mesurées à leur force, tant qu'ils sont laissés à eux-mêmes. Les hommes à leur tour ont une qualité admirable, c'est leur patience, et la patience de l'homme lient à l'expérience qu'il fait chaque jour de la vie; il sait ce qu'elle donne et ce qu'elle refuse. Quand vous donnez à l'enfant l'habitude de la distraction, je veux dire de la distraction qui lui vient de l'em-

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prcssement des autres et non de son activité enfantine, vous ôtez à l'enfant sa sérénité, que vous remplacez fort mal par la joie turbulente etaflPairée que vous lui procurez. L'enfant qui n'a pas eu de sérénité risque fort d'êfre un homme qui n'aura pas de patience... Il demandera à la vie les amusements qu'on a donnés à son enfance, et comme il ne les trouvera pas, comme il rencontrera les devoirs et les travaux au lieu des plaisirs, il s'impatienlera contre la coudition humaine ou plutôt contre la société, qui ne l'amusera pas assez. Les enfants amusés sont en g-énéral des jeunes gens trisfes et mécontents'. »

Il y a ce danger; eu voici un aulre.

Les parenis qui ne songent qu'à distraire leurs enfants et qu'à s'amuser avec eux tombent dans une frivolité malséante qui les diminue aux yeux de leurs compagnons, ou- dans une contrainte qui ne tarde pas à les excéder eux-mêmes. En effet, il est bien difficile aux grandes personnes de s'amuser et souvent, et longtemps, et de plein cœur à des jeux d'enfants- ou d'adolescents. Lîn moment on se prêle avec joie ; miis on se reprend. L'enfant aperçoit votre lassitude ou votre distraction; le jeu languit; l'eufiin' s'en détourne. Quand on mêle

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