‹ Meres et fils. --Chapitre 58 sur 84 · I. Necker de Saussure, Education projressii'P , I, p. 1O · texte numérisé non relu

I. Necker de Saussure, Education projressii'P , I, p. 1O

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de paresse^ des tueurs de curiosité, de simplicité et d'énergie.

N'exagérons rien. Les familles sont, par bonheur, nombreuses, où les mères veulent mettre en mouvement l'activité des petits garçons et l'alimenter; où elles connaissent le secret de les rendre sagesen les occupant, en les faisant vivre, en leur apprenant à vivre. Me permettra-t-on de dire quelques, mots sur un exemple où l'on verra comment quelques mères d'externes s'entendaient pour tourner en profit les heures du jeudi ou du dimanche, si dangereuses pour beaucoiqi de jeunes garçons ?

Dans mon enfance j'ai connu quatre mères qui réunissaient leurs fils à jours fixes, comme je l'ai dit plus haut. J'ajouterai — ce qui montre combien la chose est réalisable, même en dépit des circonstances les plus défavorables, — que les quatre mères n'étaient point elles-mêmes en relations. Il en est une qui jamais n'a fait de visite à deux des autres et ne les a jamais reçues chez elle. Une des quatre appartenait à ce qu'on appelle l'aristocratie. Celle-là prenait les enfants dans sa voiture, les conduisait à l'une de ses maisons de campagne,, veillait à ce que l'on ne s'échauffât pas trop à courir, à ce qu'on ne bût pas en pleine transpiration l'eau glacée du puits. Elle ne se mêlait point aux jeux, mais de loin elle voyait tout. Une autre, qui

îivait une voix admirable el un grand talent musical, org^anisait de petits concerts. De la troisième je ne saurais parler : c'était ma mère. Je me dédommagerai avec la dernière, en disant le bien qu'elle a fait. Comme il arrive trop souvent, c'est bien tard, lorsqu'à mon tour j'ai eu des enfants et connu les difficultés du métier de père, que j'ai senti ce que cette mère avait été pour les siens et pour les amis des siens.

C'était une mère telle que la France n'en compte plus guère : elle avait six enfants, cinq garçons et une fille. Il lui arrivait de grouper autour d'elle cinq générations de collégiens. Tout lui était bon pour distraire, occuper, instruire son petit troupeau, l'accoutumer à l'activité et à la vaillance : longues promenades aux champs, jeux dans le jardin, arbres à émonder, plantes à arroser, semis, cueillette... Il n'y avait pas jusqu'à la cuisine qu'elle n'utilisât les jours de pluie, en mettant le moule à g"aufrer aux mains — plus soigneuses et ■agiles qu'on ne croit — des garçons. Mais le passetemps préféré était la conversation. Elle conduisait son petit monde aux conférences que donnaient alors de jeunes professeurs devenus des hommes célèbres, comme Emmanuel des Essarts, Ch. Bigot, A. Aulard, l'historien de la Révolution. Elle le menait aux représentations classiques; aux g-ran-

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des fêles populaires; ou bien, encore, on allait visiter les monuments de la ville ou les beaux sitesdes environs. Il fallait écouter et regarder en conscience, parce que, le jeudi d'après, chacua avait à dire ce qu'il avait retenu, ce qu'il avait senti, pensé, -et non pas en quatre mois bredouil lés et vagues, mais en précisant, en discutant. Questions, réponses, discussions, tout se faisait avec tant de naturel que nul n'aurait soupçonné une intention, la recherche de rien autre chose hormis le plaisir de ce cercle joyeux. Celle mère avait un don poXir faire parler les plus timides, comme pour décider les plus distraits à regarder ou à réfléchir. C'est justement parce qu'aupiès d'elle on était obligé à remarquer les objets et les^ êtres, à fixer les idées et à les analyser, qu'on avait toujours quelque chose à dire, le désir de communiquer ce qu'on avait vu ou pensé et les moyens d'exprimer avec vivacité et force des impressions qui avaient été elles-mêmes nettes et fortes. Sa présence seule ouvrait les intelligences, épanouissait, élargissait les cœurs. Sa parole faisait plus encore. Sans avoir l'air de les chercher, ni de vouloir qu'on les retînt, elle disait de ces mots qui gonflent les petites poitrines, elle semait ces sentiments qui, à moins de tomber sur un terrain trop dur, fructifient en qualités ou en vertus.

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Cette femme d'un rare mérite n'avait point à faire appel aux autres familles pour en obtenir une aide dans réducalion des siens. Pourquoi répandait-elle les trésors de son esprit et de son cœur qu'elle aurait pu réserver à ses enfants? Evidemment par bonté. Mais les mères qui me lisent ne diront-elles point, avec moi que la bonté est souvent le plus habile des calculs? En élevant les amis de ses fils, en leur donnant, comme à ses fils, les plus délicats de ses sentiments, les plus généreuses de ses idées, Texemple de ses manières où la grâce tempérait la dignité, elle faisait l'éducation morale de ce petit monde. Quelle préservation pour ses propres enfants! Encore une fois si elle entrevit ce résultat, elle n'en fit point la raison déterminante de sa générosité. Mais je crois bon d'y insister, et de répondre par là à ceux ou à celles qui ne comprendraient point pourquoi je conjure les mères de nos externes d'élargir le cercle de la famille, de se dépenser autour des collégiens (externes ou internes) amis de leurs fils, d'accroître le nombre des braves garçons compagnons, par suite collaborateurs, aides, exemples, soutiens de leurs propres enfants.

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L'enfant est au collège.

Il n'est pas possible, nous l'avons vu au début de cet ouvrage, que tous les enfants de France fassent leurs éludes secondaires sans quitter la maison. Ceux qui sont obligés de quitter la famille sont très nombreux. Aux femmes qui, selon la belle expression de M"'*' de Rémusat, consentent à être <( épouses citoyennes » et à contribuer pour leur part à la prospérité publique^ nous croyons avoir donné des indications suffisamment détaillées pour leur permettre de préparer l'enfant en vue de cette séparation. Connaissances, sentiments, habitudes, principes, vertus, idéal.,., le fils de ces mères dévouées emporte au collège un riche viatique. Nous ne craignons point pour lui la prophétie de Bernardin de Saint-Pierre : « On envoie l'enfant aux écoles, on l'éloig'ne dans des pensions. C'est là qu'il répandra des larmes que n'essuiera plus une main maternelle; c'est là qu il formera des amitiés étrangères, pleines de regrets ou de repentir, et

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<ju'il éteindra les alTeclions naturelles de frère, de «œur, de père, de mère, qui sont les plus fortes et les plus douces chaînes dont la nature nous attache à la patrie. » Aux alTeclions du foyer le collégien restera aussi fidèlement attaché qu'à la longue et chère habitude prise sur les genoux maternels de travailler chaque jour à son esprit, à son cœur, à «on âme ; dans sa nouvelle demeure, les seuls changements qu'il acceptera seront ceux qui élargiront, enrichiionl son existence et qui l'ennobliront.

Nous ne pouvons pas admettre non plus qu'après tant de soins qui chaque jour rapprochèrent leurs pensées et leurs efforts, la mère abandonne soudain son fds, le fils prenne son parti de cet abandon. Une vraie mère, un vrai fils n'ont ni l'un ni l'autre besoin qu'on leur conseille de vivre ensemble malgré l'éloignement. D'eux-mêmes ils en sentent la nécessité et la douceur, d'eux-mêmes ils en trouvent les moyens. Lisons, par exemple, les Lettres d'Edgar Oiiinet à sa mère, la Corresjjondance de M'"= de Rémusat, surtout les Lettres que Thomas Carlyle, le grand philosophe idéaliste, ■envoyait à sa juère, « pauvre paysanne écossaise, qui fumait la pipe, qui filait au g-rand rouet, qui lavait elle-même le linge de la famille, qui aidait Je.s enfants à sarcler les navets et les pommes de

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terre, qui dut apprcudre à écrire pour correspondre avec son fils, mais qui, par une intuition de cœur simple, avait compris que nos enfants ne nous appartiennent pas, qu'ils sont les sujets de la vie et de la mort, que c'est pour la vie et pour la mort que nous les mettons au monde et que nous les élevons, et qui eut le perpétuel souci de tenir son « cœur haut » afin que son fils sfr sentît près d'elle comme dans un temple où nulle vérité ne paraît trop élevée, nulle vérité trop sévère ' ».

Quelle que soit l'élévation morale de la mère et si fermement que le fils soit résolu à conserver les enseignements du foyer, il est sage de prévoir les^ défaillances. Le dépaysement, pour l'enfant, est brusque, complet. Cette fidélité que nous promettons de sa part ne court-elle pas des risques ? Contre ce danger, que lui sans doute ne prévoit pas, mais que l'expérience des parents fera bien de redouter, des précautions sont à prendre. Et pareillement, quelle que soit la force de l'amour maternel, ne le croyons pas à l'abri des effets ordinaires de l'éloignement.

Donc la mère devra s'ingénier pour conserver

I. Union pour la vérité, correspondance mensuelle de février igo8, p. 98, rue Visconti, 21, Paris (^I'^).

l'enfant près de son cœur, pour empêcher que les liens entre elle et lui se relâchent.

D'abord, il sera bon qu'elle-même l'accompagne au collège. Ce moment, où l'enfant quitte la maison,, passe pour une sorte d'émancipation : c'est comme s'il prenait la toge virile; la mère s'efface, le père entre en scène ; c'est lui qui va au lycée et confère avec le chef d'établissement. C'est un tort. Que le père accompagne son fds, fort bien ; mais que la mère ne le quitte pas! N'irait-elle au collèg^e qu'afin, de voir les lieux où vivra l'enfant, la chose serait d'importance. Ayant visité la classe, l'élude, le réfectoire, le dortoir, la cour de récréation..., elle gravera ces lieux dans sa ménu)ire, et, heure par heure, en fermant les yeux, elle suivra les évolutions du collégien.

Ce premier voyag"e est indispensable.

Il est loin d'être suffisant. La mère ne pourraitelle s'imposer le déi'angement, la dépense et la fatigue d'aller à la ville plusieurs fois par mois? Le jeudi ou le dimanche, elle irait prendre le jeune collégien ; elle le g-arderait la journée entière. Quand la saison le permettrait, elle l'emmènerait en quelque joli site, hors de la ville; là, au revers d'un fossé, sur la pente gazonnée, ou à l'abri d'un arbre sur un tertre qui domine l'horizon, elle ferait avec lui la dînette, et, par les frian-

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■dises qu'il connaît si bien, elle redonnerait à ce g^ourniand l'illusion d'être à la maison, et, par l'eslomac, elle réveillerait, elle enlreliendrait la mémoire du cœur.

Il est sage aussi qu'à toutes les sorties réglementaires (deux fois par mois) l'enfant revienne au logis. Ces voyages sont coûteux, d'accord. Mais où est le profit quand, pour épargner une centaine de francs par an, on risque une perte irréparable? Plus d'une fois nous avons vu de bons élèves, studieux, impeccables, se relâcher à certains moments : l'attention est moins soutenue, les leçons sont mal sues, les devoirs sont bâclés ; conduite, tenue, tout se néglige... Que se passe-t-il donc? Les jeunes professeurs sévissent. Les vieux maîtres regardent l'alinanach et interrogent le censeur : « Y a-t-il longtemps qu'un tel n'est pas allé chez lui? » Eu effet, l'enfant est resté au Ivcée au lieu de partir pour ces petites vacances de deux ou trois jours, contre lesquelles bien des familles récriminent. Seul, sans camarades, oisif, traînant de cour eu cour, il s'est énervé. Voilà le relâchement -expliqué.

Si la mère ne peut se déranger souvent, il lui serait facile de s'entendre avec d'autres familles. A tour de rôle, les mères qui habitent la même -localité, quand elles iraient à la ville, prendraient

tous les petits compatriotes, promèneraient, recaleraient la bande entière.

Pour la fin, nous avons réservé le g-rand moyen, le plus connu, non le moins efficace : la correspondance.

Il faut (jue le collégien écrive à sa mère reçulièremenl, longuement, fréquemment, au moins une fois par semaine. Il ne sera pas difficile de l'y décider ; il sera plus malaisé d'obtenir qu'il persévère. La ponctualité et la suite dépendent de la mère. Ce qu'elle fera, l'enfant fera aussi. C'est à elle qu'il appartient de donner l'exemple, le ton, le modèle. One pas une fois — sauf empêchement majeur — elle ne laisse passer le jour et que toute* ses lettres soient réchauffées par la même tendresse, animées du même enjouement. De quoi les remplira-t-elle? De tout ce qui se fait à la maison; ce sera comme le journal de la famille. Alors, sans qu'il soit nécessaire d'inviter l'enfant, lui aussi mettra dans ses lettres toute sa vie de collég-ien.

Pour çuider -les mères, pourrait-on mieux les adresser qu'à une mère? Mettons-leur sous lesyeux les pag-es charmantes où M. Gréard jug-e, apprécie, résume la correspondance de M'"*^ de. Rémusat et de son fils.

« Lorsque, pendant les préfectures de Toulouseet de Lille, l'éloignement de Charles, qui conti-

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iiuait ses études à Paris, eût fait de l'écriture le seul moyen de s'entendre, une correspondance s'établit entre la mère et le fils, qui n'était suspendue que lorsqu'ils se retrouvaient ensemble. M'"*' de Rémusat écrivait presque tous les jours, souvent <leux fois par jour, jamais moins de deux ou trois fois par semaine. C'était son plaisir de rapprocher l'écritoire qu'elle tenait toujours près de son lit, soit avant de s'endormir, soit le matin, fenêtres ouvertes dans la belle saison au réveil. Elle n'avait pas de plus doux moment que celui où, bien adossée à son oreiller, Pinto ou Rapiite à ses pieds, elle s'installait de^anl quatre grandes feuilles de papier blanc et commençait par ce mot qui lui semblait supprimer les distances : « Me voici. » Et elle allait, elle allait, remplissait les pages, sauf à dire pour terminer : « encore une idée étranglée, <( que vous développerez et mettrez au point ». Elle ne demandait en retour que le même abandon, avec plus de liberté encore. « Mon fils, ne rangez « ni vos mots, ni vos idées... Dédommagez-vous « avec moi de la contrainte où vous devez « être avec bien du monde... J'ai averti votre « père que je prendrais sur moi de ne pas lui lire «. vos lettres entières : sa gravité n'entrerait pas « dans bien des pauvretés qu'il nous arrivera de « nous conter. » Que seulement il ait toujours

tsiir son bureau quelques feuillets, non pour les remplir d'une traite, cela lui prendrait trop de temps : un quart d'heure par jour, elle n'en réclame pas davantage. Et au bout de la semaine, le paquet aura grossi... »

« Charles ne se montrait pas moins diligent... La mère et le fils s'envoyaient réciproquement des volumes , et ils se répondaient toujours « à la chaude »... Pour ces incessants échanges, il n'était rien qui ne fût de mise : la ville et la cour, Paris et la province, passé et présent, nouvelles politi- -ques et littéraires... Mais, descriptions, récits, analyses, jugements, ce qui domine dans celte correspondance, ce qui en fait l'unité morale, c'est l'idée d'éducation à laquelle la mère et le fils se ramènent l'un par l'autre : elle en est le fond... Liseuse infatigable, M""' de Rémusat aimait à partager les lectures de son fils et à lui faire partager les siennes. Elle ne concevait pas de plus agréable moyen de rapprochement et de pénétration réciproque. Elle demandait à Charles de quels livres il s'occupait, elle lui disait ceux qu'elle avait en main. Elle aurait voulu qu'ils s'entendissent pour les lire en même temps... Ce que M"^'' de Rémusat cherche surtout à connaître, c'est l'esprit de son fils. Or, Nicole lui avait appris qu'on fuit toujours •ceux qui veulent prendre l'ascendant. Elle se garde

bien de rien forcer. C'est jour à jour qu'elle s'élablit clans la conscience de Charles, doucement. Mais elle ne perd jamais de vue son objet. Bon nombre de lettres sont des lettres de direction pure; il n'y en a pas une où ne se g-lisse quelque avis judicieux : « Mettez-le dans le (as, les mères sont de provision'. »

La citation est un pou longue. Nous l'avonsvoulue telle : elle offrira {)Uis d'idées à retenir et à copier. Notre intenlion ici, comme à toutes lespaçes de ce livre, n'est certes point de commander, mais d'inspirer. L'exemple de M'"*' de Rémusat ne peut manquer dé suggérer à quelque mère le désir de se rendre présente à son fds par une correspondance assidue. Quelle joie pour elle et pour lui!

Si, par impossible, des mères ignoraient ce que,, pour les fils, sont ces lettres que le concierge leur apporle en criant leur nom dans le tumulte des récréations, qu'elles s'instruisent avec ces quelques lignes d'Edgar Ouinet. Il était alors, depuis quelques mois, au collège de Lyon : « C'est dans tes lettres, chère mère^ que je trouve mon plaisir, mon bonheur. Tu me parles comme je voudrais qu'on me j^arlât toujours, tu instruis mieux mon cœur^ lu me fais plus aimer Dieu que tous les discours

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