‹ Meres et fils. --Chapitre 60 sur 84 · Edgar Quinct, Lettres à sa mère, t. I, p · texte numérisé non relu

Edgar Quinct, Lettres à sa mère, t. I, p

satisfaire un caprice, accroître nos aises, souvent nous prenons sa chambrette, nous reléguons son bureau au g'renier, nous serrons ses livres en une armoire, nous donnons son chien, ses jouets, ses oiseaux. De tout ce qui fut à lui, de tout ce qui était lui et conservait son empreinte, il ne retrouve rien. C'est un crève-cœur. Unité, numéro au lycée, ici,, il est un intrus! D'abord, il en souffre; puis il s'en accommode^ et voilà comment grossit l'armée des déracinés.

« Et si le changement est allé plus loin ! Si nous avons aménagé autrement non pas le logis seul, mais son train et notre existence!... Grande en est la tentation. L'enfant éloigné, nous avons éprouvé un soulagement. Devant lui^, il fallait se surveiller : quelle gêne ! On ne pouvait parler^ agir à sa guise, ni recevoir fjui plaisait ! Plus de contrainte. Il revient, le pli est pris. Pour se tranquilliser, on se dit ([u'il est un petit homme : le collège l'a émancipé. Oui, le collège l'a dressé à voir, juger et se taire. Et voilà comment grossit Parmée des sceptiques, des irrespectueux.

« Conservons au logis sa physionomie coutumière, afin qu'à chaque vacance l'écolier le retrouve tel qu'il l'avait laissé. Si nous voulons changer, alors parons, embellissons, égayons, purifions ! Nous aussi, mettons-nous en vacances : donnons congé

ïiux4iabitudes relâchées, aux curiosités cancanières, aux lectures douteuses, aux amitiés suspectes; donnons congé, si nous pouvons, aux calculs dévorants^ dont le spectacle serait déprimant, dépravant^ et, pour ces deux mois, dans notre maison, dans notre esprits dans notre cœur, pour ainsi <iire sanctifiés, n'abritons rien, que joie, pureté, élévation, sérénité'. »

I. Collégiens et f<imilles, p. 333, Privât, Toulouse, Didier, Paris.

<SgVThfi R. W. B. Jackson Library OISE

Correspondants.

Nous n'avons rien dit des correspondants, de ces amis que nous choisissons dans la ville où nous envoyons nos enfants et qui se chargent de nous remplacer auprès d'eux, de les prendre au coUèg-e les jours de sortie et de leur donner pour quelques^ heures, à leur table et dans leur logis, les joies et amusements des honnêtes foyers.

C'est une institution qui tend à disparaître. Le lecteur pourrait même objecter que, s'il suit nos. avis, le correspondant devient superflu. La uk re se rendant souvent au collège, l'enfant retournant tous les quinze jours au logis, il n'est plus nécessaire que dans la ville une maison lui soit ouverte : puisque l'interne donne tous ses congés à sa famille, quel jour résorverait-il à ses correspondants ?

En fait, dans les très grandes villes, où l'enfant vient de loin chercher des écoles spéciales, le correspondant a disparu. La rapidité des communica-

lions, le prix des billets d'aller et retour, l'habitude <jue le Français a prise de se déplacer, la multiplication des courtes vacances, le télégraphe ou le téléphone, qui mettent si près l'un de l'autre le 'Collèg'e et le logis, tout a incliné les parents des internes à ne plus se mettre en quête d'une famille •amie qui recevrait leurs fils.

Mentionnons d'autres causes très puissantes. Les citadins n'aiment guère à se charger d'un collégien. Ils n'ont déjà ([ue trop de leurs enfants; ils ne veulent ni du dérangement, ni des frais, ni de la responsabilité qu'introduiraient dans leur intérieur les enfants des autres. Puis, sait-on qui on reçoit ? On connaît les parents, c'est vrai ; mais cet enfant qui pénètre dans votre intimité, qui va devenir le témoin de votre vie, le compagnon de votre fils, de votre fille, que vaut-il? Il grandira; que deviendra-l-il ? Il y a là des appréhensions légitimes. Encore, si on pouvait étudier cet enfant, l'inviter quelquefois en conservant toute liberté de cesser ou de poursuivre. Mais non ; il faut s'engager surîe-champ et [)Our plusieurs années... Mieux vaut donc se dérober tout de suite.

De leur côté, les villageois font leurs petits calculs. L'enfant, se disent-ils, prendra dans celte maison une vingtaine de repas. Comment rendra- 1-on? par quelles politesses? par quels cadeaux?

SaÔ 3IÈRES ET FILS.

par quelles élreiines aux domestiques ? Ils réfléchissent : dans telle famille, le père est peu sérieux; dans telle autre, la mère est bien mondaine; ici il y a des garçons trop grands; là une fille... Allons, allons, ne cherchons pas les ennuis : le garçon se passera de correspondant.

Il faut bien avouer que, plus d'une fois, à s'en passer il ne perd rien. Ne voyons-nous pas que certains des méfaits ordinairement imputés au collèg'e ont pour cause la complaisance des correspondants ? Il est des correspondants de toute sorte. Il y a celui qui n'aime point à se déranger ; il envoie chercher l'enfant , puis lui met la bride sur le cou, le lâche dans la ville : « Va où tu voudras, et rentre pour le déjeuner. » Il y a le correspondant bon vivant : « Un collégien, que diable, c'est un homme! Si tu veux fumer, ne te g'êne pas.. A ton âg"e, je me cachais dans les cabinets. C'est stupide! Fume ici, tant que tu voudras... » Il y a les correspondants chez lesquels on s'amuse trop,, et ceux chez lesquels on s'ennuie. Edmond Rostand lui-même n'a pas eu toujours le privilèg^e de sortir chez des correspondants de choix. « La plupart, dit-il dans son discours de réception à l'Académie française, n'admettant pas les joies inutiles, me menaient visiter des monuments et des musées, au ronron d'une causerie instructive, et, après.

celte bonne petite fêle didactique, me reconduisaient un peu las, et n'en sachant pas davantag-e. Mais il y en avait un qui arrivait brusque, pimpant, la moustache ébouriffée, l'œil bleu; je le vois encore. Il m'enlevait gaiement, me transportait dans des paysages bien choisis, et me contait de belles histoires de g^uerre et d'amour. Parfois un de ses mots avait l'amertune saine d'une feuille de laurier qu'on mâche; il était jusqu'au soir élincelant sans y tâcher, ou profond comme par mégarde; il me ramenait él)loui et reposé; il m'avait appris de tout sans avoir l'air de rien; j'entends encore sa voix charmante; il s'appelait Villebois- Mareuil... » « Eh bien! reprend Edmond Rostand comparant le collèg-e et la vie, les personnag-es de théâtre sont les correspondants charg-és de nous faire sortir de cet éternel collèi^e qu'est la Vie, — sortir pour nous donner le courage de rentrer! et sans médire de ceux qui, dans notre intérêt, nous g'àtent un peu nos dimanches, celui qui nous fait encore le n'iieux sortir, c'est un héros ! » Evidemment. Mais tous nos internes ne sauraient rencontrer ce correspondant idéal. Toutefois, si nous étions moins ég^oïstes ou, ce qui revient au même, mieux avisés, la majeure partie de nos internes pourraient, lorsque leurs parents ne viennent point les chercher, sortir chez des per-

sonnes qui les ramèneraient au collège encourag-és. améliorés, ennoblis. Ces personnes-là — ne l'a-l-on pas deviné? — ce sont les mères des externes.

Dans la classe de nos fds se trouvent des enfants dont nous entendons parler, mais que nous n'avons guère l'occasion de rencontrer et de connaître. S'ils se distinguent par leur application et leurs succès, le jour de la distribulion des prix nous nous les faisons montrer tandis qu'ils passent sur l'estrade. Généralement, notre curiosité ne nous mène pas plus loin. Que nous importent les internes?

Apparemment le monde est encore trop jeune pour comprendre le fait de notre mutuelle dépendance. Penser à nous seuls nous paraît à la fois suffisant et très habile. Il serait temps d'apprendre que l'amour du prochain est, en plus d'une vertu, un excellent calcul ; que les égoïstes ne sont pas seulement des méchants, qu'ils sont des gens à courte vue, de piètres calculateurs.'

Et certainement ils calculent fort mal ceux qui, pour s'épargner un peu de travail, refusent de s'intéresser aux institutions sociales, jugent que payer rimj)ôt c'est faire assez et même trop. C'est bien

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la peine de donner à notre (jouvernement le nom ■de « clîose publique », si chacun s'arrang-e de façon à ce que nulle fonction ne soit sa chose, de façon à ce que tout incombe seulement à quelques-uns! Réduisons-nous à la question qui nous occupe ici. Il est fou de croire que l'éducation de la jeunesse soit uniquement l'affaire des écoles, des collèg-es et de leur personnel. L'éducation de la jeunesse est l'affaire de tout le pays. Tous nous sommes des <îducateurs. Ceux-là mêmes qui n'ont point d'enfants font leur partie dans cette entreprise par l'exemple qu'ils donnent. Notre vie est un perpétuel enseig-nement; ou, si ce mot paraît trop pédant, on nous accordera bien que nous semons ■sans cesse. Etant donné que les vertus, ces tardives et précaires conquêtes de l'Iuimanité, sont moins répandues que les vices^ il ne suffit point, pour que le bien aug"mente et le mal diminue, que nous semions les bons exemples , il faut un effort de plus, une intervention plus active, une véritable collaboration des meilleurs avec les fonctionnaires ■charg-és des différents services publics. Nous savons •tous comment la plupart des services officiels organisés pour combattre la misère sont doublés par l'initiative privée ; à côté des professionnels de la charité, qui sont les fonctionnaires de l'Assistance publique, des hôpitaux, crèches, etc., il y a toute

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une armée de volontaires dont le dévouement se dépense sans espoir d'être récompensé. C'est un dévouement analogue quil faudrait provoquer eu ce qui concerne l'éducation.

Ici, le besoin est d'autaut plus pressant (ju'une institution considérable, puisqu'elle réunit une grande partie des enfants de la classe dirigeante, rinternat, incline beaucoup de parents à ne point élever eux-mêmes leurs enfants, permet que la mère, les tantes, les sœurs, les femmes ne donnent point cette éducation spéciale dont les garçons ne sont jamais privés sans un grave dommage pour eux-mêmes et pour la société. N'y perdraient-ils que l'habitude de s'attacher à un foyer, on voit lu suite : l'internat risque de devenir l'école préparatoire du célibat.

Pour ne rien exagérer, on peut réduire les inconvénients de l'internat à ceci : la vie de l'internat ne ressemble pas assez à la vie de la famille. Beaucoup d'éducateurs en tout pays cherchent des remèdes. Ils veulent que la maison d'éducation ressemble le plus possible à la maison paternelle. Déjà chez nous on a fondé quelques établissements privés dont le régime, si on peut encore l'appeler de ce nom, est calqué sur la vie de famille. Plus de dortoirs, chaque élève a sa chambre; plus de réfectoire, les repas se preiuient dans de véritables

salles à manger, la table est mise, ornée, servie comme clans nos ménages; la femme du directeur préside; plus de cours pareilles aux préaux où les détenus tournent en rond, mais des jardins, des parcs, une ferme; plus de salles d'étude, l'enfant travaille dans sa chambre dont l'arrangement et rornemenlali(^n sont laissés à son goût. Les personnes qui sont désireuses d'avoir sur ces innovations de plus amples détails peuvent consulter : Edmond Demolins, L'Education nouvelle^ Firmin- Didot éditeur ; Coiitou, Ecoles nouvelles et Land- Erziehungsheime, Vuibert et Nonj éditeurs; les rapports du /"'' Congrès internafianal d'éducation et de protection de Vcnfance dans la famille, Liège, 1905. Nous signalerons aussi un article paru le i5 novembre 1903 dans la Revue uniue/'sitaire (Armand Colin éditeur), sous la signature : Un Proviseur de lycée. L'essentiel de la réforme annoncée dans cet article, réforme dont il n'a plus été parlé, consistait en ceci : le lycée serait constitué par une série de petites maisons ; au sous-sol élevé, clair et aéré, des salles de bains et d'hydrothérapie, l'office et des pièces de débarras ; au rez-dechaussée, une salle d'étude, le cabinet du professeur-directeur, la salle à manger et un petit salon attenant; au premier étage, douze chaml)res d'élèves et une chambre pour un domestique ; au

deuxième étage, l'appartemeat du professeur-directeur et de sa famille. Les repas se prendraient dans la salle à manger du rez-de-chaussée, avec le professeur-directeur et sa famille. La grande inno- A'ation est justement là : une femme est introduite dans le collège et participe à la vie commune. C'est très bien, comme principe. Mais le choix est-il heureux ? Le tome II d une grammaire est-il plus séduisant que le tome I ? La femme du proviseur, ou du censeur, ou des professeurs, c'est encore le proviseur, le censeur ou les professeurs. Or, ce qu'il importe de placer auprès de nos enfants, ce ne sont pas des fonctionnaires ou des doublures de fonctionnaires, ce sont des mères.

C'est là, dans le problème de l'internat, une des principales difficultés.

Dans les lycées et collèges elle est pourtant moins insurmontable qu'on ne pense et surtout qu'on ne dit. Nos internes viennent généralement de localités rapprochées, et les moyens de communication facilitent les allées et venues. L'administration ouvre de plus en plus le collège aux parents, les accoutume à se considérer comme chez eux dans la demeure de leur fds. Les mères fréquentent volontiers le collège ; leur visite attendue, la sortie promise est un gage d'application et de bonne conduite. Que d'enfants sont décidés à se contraindre soit par la

crainte de se voir refuser celte sortie, soit par l'avertissement que leur mère sera mise au courant de ce qu'ils ont fait !

On pourrait aller plus loin. Au lieu de ne laisser sortir les internes que tous les quinze jours, et durant les qirelques heures que de temps à autre leurs mères viennent passer dans la ville, on leur accorderait comme aux externes, qui n'en travaillent pas plus mal, tous les dimanches et, au besoin, tous les jeudis. Les correspondants vont trouver cette proposition désagréable. Je reprends ce que j'ai dit plus haut : les honnêtes gens sont-ils libres de se désintéresser du bien général? Est-ce vivre une vie de citoyen, de père de famille que de se retrancher dans sa coquille, portes closes, afin que nulle corvée n'arrive jusqu'à nous ? Travailler pour soi, comme le dit M'"'' Dora Mélégari, et non en vue et en faveur des autres, c'est se frapper de stérilité. Nous croyons gagner, nous perdons à refuser notre aide aux autres. Est-il bien avantageux pour nous que des milliers d'enfants, nos futurs concitoyens, grandissent dans des conditions défavorables, soient moins préparés qu'il ne faudrait à venir bientôt auprès de nous faire leur partie dans le concert social? Est-ce bien avantageux pour nos enfants ?

On voit des Françaises fonder des sociétés pour

protéger les jeunes filles ; elles organisent un service qui marche en perfection dans les gares des grandes villes pour accueillir, protéger les jeunes filles éloignées de leurs parents, quand elles arrivent seules en un lieu où elles ne connaissent personne. Pourquoi, à moins de frais, surtout avec moins de dévouement, des Françaises ne se consacreraient pas aux jeunes garçons éloignés de leurs familles? Je puis m'abuser ; mais il me semble qu'élever un honnête garçon de plus est un très efficace moyen de protéger beaucoup de jeunes filles.

Ainsi, des mères d'externes qui s'intéresseraient à des pensionnaires, condisciples de leurs enfants ; des dames sans enfants, des vieilles filles qui s'inscriraient chez le proviseur pour être correspon- <lantes volontaires, trouveraient là un très simple moyen d'accomplir un devoir social. Est-ce une iitopie?

Aux Pères.

Jusqu'ici nous nous sommes adressés aux mères, aux sœurs, aux femmes. Pourquoi? Obéirions-nous à cette loi qui fait osciller d'un extrême à l'autre? Notre livre n'est point, à proprement parler, un traité d'éducation. Ce qui le caractérise c'est que nous nous occupons, non de l'enfant en général, mais des enfants qui feront leurs classes, qui, vers huit, dix ou douze ans, seront enfermés dans des internats. Alors, l'internat traditionnel, organisé par les religieux, réorganisé par Napoléon, ayant systématiquement écarté la femme de l'enfant, nous serions-nous appliqués, par réaction, à écarter l'homme ?

Non certes.

Notre vœu le plus cher serait de voir partout, dans la famille et dans la cité, le père et la mère contracter l'heureuse habitude de travailler côte à côte aux mêmes œuvres, d'associer leurs capacités ditférentes dans une entente harmonieuse et de poursuivre par des voies diverses, mais avec un même élan, le même but.

Si nous avons de préférence parlé aux femmes^ c'est premièrement parce qu'il est tout naturel des'adresser à elles, quand on s'occupe de l'enfance. Celle qui met au monde, celle qui allaite, serait-il possible de l'éloig^ner? Oserail-on n'avoir recours ni à sa compétence, ni à son dévouement? Nous avons fait ce que l'humanité pratique spontanément. « Dans la première enfance, la domination de la mère est complète... L'action des autres membres de la famille doit être alors purement modificatrice et s'exercer le plus souvent par l'intermédiaire de la mère elle-même. Dans la seconde période, qui est celle de la seconde enfance, de sept à quatorze ans, l'action du père commence à se faire sentir, surtout au point de vue temporel. La puissance temporelle delà mère diminue, au contraire, tandis que son autorité morale va en croissant. Dans la première période, en effet, la mère seule décide directement et complètement, pour la nourriture, l'habillement, les soins hygiéniques, le coucher, le lever, le repos et l'activité, etc. Enfin, dans la troisième période, l'adolescence, l'enfant qui est initié à l'instruction publique proprement dite commence à comprendre et à combiner le gouvernement de la Patrie avec celui de la Famille. A mesure que l'apprentissage se développe, l'autorité du père, qui dispose du capital, devient plus considérable, et

celle de la mère se purifie davautag'e en prenant un caractère de plus en plus slrictemenl moral '. »

Cette marche naturelle n'est-elle pas précisément celle que nous avons suivie ?

Faisons encore remarquer avec Pierre Laffitle que « c'est à la mère qu'appartient surtout la fonction capitale d'instituer dans l'enfant la morale personnelle, par la transmission des préjugés^. Il faut considérer en effet les préjugés comme un immense capital mental et moral créé par l'Humanité, que la mère condense en elle-même et dont elle devient ensuite la véritable distributrice ; elle est donc ainsi l'intermédiaire entre l'Humanité et l'enfant. Ce rôle lui est spontanément imposé par sa situation : l'affection qu'elle porte à l'enfant la rend apte à surmonter les dégoûts d'une action continue, à y trouver même un vrai botilieur, et à y apporter toute la persévérance nécessaire. La mère est ainsi l'organe le plus propre à la fonction qu'elle remplit. En outre, comme elle n'agit que sur quelques individus, elle peut tenir C()m[)te des idiosvncrasies de nature et de situation relatives à

1. P. LaffiUe, Cours de niorule prali(iae, p. i45, Revue occidentale da i^i- mars 1908.

2. Par préjugé P. La ffîtte entend, comme Descaries, les lois et les coutumes, les opinions qui sont le plus communément re(;ues eu pratique.

ses enfants, ce que ne peut pas faire une éducation collective, g'énérale et abstraite qui soumet tout le monde à une même règle uniforme' ».

Incontestablement la femme est, pour veiller sur l'enfant, bien supérieure à l'homme. Ne posséderait-elle que cet avantage de pouvoir et de vouloir rester au logis, de ne point quitter l'enfant, d'être pour lui l'infatigable auxiliaire sans qui nul acte de l'existence ne saurait s'accomplir, en un mot d'être la mère, la supériorité déjà serait fort grande.

Mais nous savons encore que la femme, plus que l'homme, ressemble à l'enfant, par suite est mieux faite pour le comprendre et pour être comprise de lui. Nous savons encore que la femme, plus que l'homme, représente la résistance aux variations individuelles, qu'elle est l'agent de la continuité et de la stabilité sociales, contrepoids indispensable aux élans de l'homme qui, dans le progrès social, fait plutôt fonction de ressort. Nous savons enfin qu'elle possède la subtilité, qui lui permet de lire au fond des cœurs ; la patience, qui attend le moment propice; la persévérance, que ne rebutent point les recommencements; la dou-

i. P. Laffille, Cours de morale pratique, p. 182.

ceur enfin et l'amour, qui sont peut-êlre les seules forces invincibles de riiunianité.

C'est donc aux douces, aux inlassables mains des femmes qu'il faut confier la mission sainte; c'est à celles qui enfantent les g"énéralions à la vie physique qu'il revient de les enfanter aussi à la vie intellectuelle, à la vie morale, à la vie sociale.

En second lieu et surtout, nous pouvons dire que les idées directrices de notre ouvrage nous imposaient de mettre la femme au premier plan. La principale de ces idées est que l'éducation ne se donne bien qu'au foyer; que, pour élever un •enfant, il faut peu de choses, — le mot est d'Emerson, — la maison, le jardin, mais qu'il faut cela. Or, qui garde le foyer, va, vient, déploie une activité féconde dans l'enceinte de la maison? Qui se renferme et se recueille dans ces murs tout couverts d'emblèmes familiers? Oui s'assied, rêve, travaille sous les grands arbres, près du ruisseau, -dans la compagnie des oiselets, des papillons et ■des fleurs ? Pouvions-nous convier le père à faire précisément cela?

Nous avons consacré un chapitre à l'éducation du sentiments, et nous estimons qu'il est fort important de faire une large place au sentiment dans l'éducation des garçons. Pour cette entreprise, à qui devions-nous demander aide et se-

34o MÈRES ET FILS.

cours? « Les femmes, dit M. Fayuet, les femmes^ qui n "étaient rien et qui prétendent être tout, vont demain être quelque chose. Or, les femmes représentent le sentiment. Cette quantité de sentiment fjiii doit exister dans la chose publique pour quelle soit bonne, ce sont les femmes peut-être qui vont l'introduire à nouveau dans la combinaison sociale. Là où elles votent, on remarque qu'elles^ tiennent grand compte de ces questions de moralité et de vertu dont le suffrage universel des hommes semble se désintéresser un peu plus qu'il ne faudrait. Sans même qu'elles votent, leur influence peut ramener le sentiment dans les préoccupations politiques, peut réintégrer le sentiment dans l'histoire'. » Pour réintégrer le sentiment dans le cœur des collégiens et dans la vie du collège, étions-nous donc mal inspirés de nous adresser aux femmes?

Nous n'avons cessé de combattre le collège lorsqu'il fait passer l'instruction avant l'éducation, lorsqu'il apprécie moins la moralité que le savoir. Voulant auprès des enfants plutôt des maîtresses, de conduite que des institutrices, pouvions-nous ne point appeler ces femmes qui, même dans la

I. Faguet, Problèmes politiques du temps présent, p. xvi. Colin.

politique, — M. Fag-uet le constate, — tiennent §rand compte de ces questions de moralité et de vertu dont les hommes se désintéressent trop?

La cité s'élarg'it, ou plutôt devient vraiment la cité, puisque peu à peu, à côté de l'homme, la femme, qui est « peut-être l'ag-ent le plus efficace de la richesse nationale et de l'activité économique ' », vient y faire sa partie, coopère à la vie commune. Si elle doit y introduire le progrès moral, elle qui « tend spontanément à appuyer tout règlement moral par une disposition noble et pure qui tient à sa supériorité morale^ », n'était-ce point à la mère qu'il fallait donner la direction du futur citoyen, de celui qui devra déployer son activité dans une société plus juste et plus humaine?

Enfin, en confiant aux femmes la plus g-rande partie de l'éducation, nous restons fidèles à la doctrine démocratique et nous rentrons dans le cours moral de l'évolution humaine.

Dans l'ouvrag^e que nous avons déjà largement utilisé, M. G. Richard démontre comment l'émancipation des femmes s'est faite parallèlement aux progrès de la démocratie. « On peut aller jusqu'à

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