I. Numéro du lôaoùt i9o4,St-Etienne, rue Fontainebleau, 4o
entendre, les élèves devraient se garder eux-mêrHes, faire leur police, et vous mettez au milieu d'eux le plus autoritaire, le plus absolu des tyrans, celui dont les sujets exécutent toutes les volontés^ parce qu'il est avisé, subtil. C'est Phébus, au lieu de Borée: Le tempétueux mugit, se démène, accroît le vacarme^ n'obtient rien. Pliébus s'insinue, capte la confiance, fait peu lui-même, très haljilement fait faire.
Est-il possible de faire moins? Si maîtres et professeurs ne jouaient pas ce tout petit bout de rôle, ce rôle de souffleur, il faudrait les supprimer.
Ce que je souhaite, ce que je vois réalisé un peu partout, c'est ceci : le maître-répétiteur, le surveillant sont de moins en moins des sentinelles qui montent la garde, l'arme chargée, prêts à fusiller le délinquant; ils sont de plus en plus amis, conseillers, directeurs de travaux pratiques. Et le professeur pareillement.
Toutefois, à mon gré, les uns et les autres ne sont pas assez amis, conseillers, aides, soutiens, directeurs. Ils conservent une trop grande partie de leurs attributions anciennes. De ce fait regrettable, j'attribue la responsabilité aux élèves. Ai-je tort?
Ce sont les élèves qui, la plupart du temps, obligent à conserver les vieux errements; les élèves et leurs familles.
Ils viennent au collège, on les v envoie avant de les avoir préparés à la vie commune. Oui, au Jogis, se préoccupe d'une telle préparation, imagine qu'on ait à s'en occuper? Durant sept, huit, dix ans les enfants ont vécu en individualistes enragés ; disons mieux, en enfants mal élevés. On leur a laissé prendre l'iiabilude de ne se gêner pour personne. La complaisance maternelle a même toléré qu'ils fussent gênants pour toute la maisonnée. Ordinaiiement tils uniques, ils ont eu pleine et entière liberté d'agir comme si l'univers gravitait autour d'eux, comme s'ils y étaient seuls. L'habitude est prise, ils. ne la perdront plus.
Aussi, quand on leur dit qu'il ne faut point déranger ses voisins, ils ouvrent de grands yeux. Est-ce que le voisin compte? Quand on les invite à prendre soin du livre qu'on leur confie et qui, après leur avoir servi, passera à d'autres collégiens; quand on les punit pour avoir tailladé la table qui gardera, un siècle et plus, la laide et incommode blessure, ils ne comprennent pas. Est-ce que par hasard leurs parents ne paieraient point? Oui paie a le droit d'abîmer, de détruire. On ne leur a point donné cette sorte d'imagination qui permet de se représenter la suite et les répercussions d'un acte. Jamais les enfants ne voient plus loin que la satisfaction de leurs caprices ; ils sont incapables de
■sortir d'eu.\-nièni<>s, pour se mettre, comme on dit, à la place d'autrui, ou de rentrer en eux-mêmes pour se juger. On les a dressés à cette déchéance : ne [)enser qu'à soi.
Leur dit-on que leur inattention, leurs bavardages, leurs insolences sont des attentats au bien public, des attentats doublement dangereux, parce que ce sont des excnq^les funestes, une semence de mal, et parce que le temps employé à les reprendre est [)ei"du pour le travail et dérobé aux bons? Alors, ils sont prêts à se moquer ; ils pensent que vous êtes un sentimental, un naïf, un faible. C'en est fait de votre autorité, si vous ne recourez aux vieux moyens, aux pensums, à la retenue. Avec ces enfants dont la conscience ne s'éveillera peut-être jamais, on est contraint de se refaire une « àme antique », de redevenir un plagosiis Orhiliiin. Il faut sévir, mais froidement, comme on fait avec les fauves. C'est le secret des dom[)teurs. Oui, mais dompter, ce n'est point élever. Là est l'amertume. Ces enfants, que la famille n'a point préparés pour la société, si on leur parle Je lang'age des sociétés humaines, restent sourds. Si on les punit, ils entendent. Mais regrettent-ils la faute? se jurent-ils de n'y point retomber? Rarement. La vieille discipline dompte, elle n'amende pas.
4oO MÈRES ET FILS.
Pour corriger ces incorrigibles, il faudrait ne les point quitter ; \ivre auprès d'eux, la nuit, le jour, être les Fénelons de ces ducs de Bourgogne. Est-ce possible?
Ce qui est possible, c'est de confier le rôle à ceux qui sont près de leur cœur, près par la vie commune, près aussi par l'âge, la camaraderie et l'affection.
Les bons sont nombreux parmi les enfants. Tous sont, du moins, des candidats à la bonté. Ne repoussons pas ces candidatures!
Offrons, au contraire, aux enfants l'occasion, inspirons-leur le désir et le besoin d'exercer leurs qualités et de les accroître. Rendons-les attentifs à leur propre existence et à l'existence de leurs camarades. Habituons-les à conquérir l'autonomie, à s'affranchir des appétits, des bassesses, des ignorances, des superstitions, de la paresse. Confionsleur des tâches, rendons-les actifs Qu'ils aient, à tour de rôle, la responsabilité du dortoir, de l'étude,, de la cour, de la classe. On dit qu'obéir apprend à commander. Soit. Mais surveiller, diriger, commander apprend encore mieux cet art difficile du commandement de soi-même et des autres. Arrang'eons-nous donc pour que, dans la maison d'éducation, les enfants aient toujours quelque chose à faire : non des devoirs, des leçons, mais des beso-
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g-ries, des services! Qu'ils puissent, tous les jours ou tous les deux jours, déployer un peu d'héroïsme, accomplir quelque besogne désintéressée, charitable, pénible pour eux, bonne pour les camarades. Nous empruntons ce conseil à W. James. Aux indications du philosophe américain nous ajoutons ce point que nous croyons essentiel : c'est dans la maison d'éducation que doit être pratiqué cet entraînement à l'énergie bienfaisante, c'est la vie scolaire qui doit en fournir les occasions. Nous ne blâmons certes pas — il s'en faut — les proviseurs qui intéressent leurs élèves à des œuvres d'assistance'. Nous pensons qu'il est préférable de ne point liabituer l'enfant à chercher le devoir en dehors de sa vie. Nous ne sommes que trop enclins à ne voir dans notre métier, dans notre profession, qu'un métier, une profession, un gagnepain, une occupation ou une servitude. Les plus scrupuleux donnent leur attention, réservent leur cœur. C'est ailleurs qu'on se dépense, qu'on va par delà le dû. Quel dommage! Tout métier nourrit son homme et, en plus, — qui s'en doute? — lui permet de se couvrir de gloire. Je veux dire
I. Par exemple, l'œuvre du Petit-Son au lycée Louis-le- Grand, Chàlel, Lectures morales, classe de troisième, p. 83, Paulin. La Ligue contre la tuberculose infantile dans les lycées de Paris.
ceci : celui qui aime son métier et s'y consacre de tout son coeur, de toute son âme, de toute sa pensée, celui-là en fait sortir pour les autres des fruits inattendus : une technique perfectionnée et des vertus. 11 est modèle pour la maîtrise particulière de ce métier, modèle, semeur pour tout ce qui accroît l'hunianilé. Donc, c'est du métier de collégien, non d'ailleurs, que le collégien doit, par une intense et libre activité, faire sortir la transformation du collège, son amélioration personnelle, l'amélioration de ses camarades. N'est-ce pas ce que font les Américains dans leur «. école-cité », et ce que les Suisses tentent pour réformer leur discipline scolaire ' ?
Chez nous, une telle conception ne saurait être adoptée avant qu'on ait accompli quelques changements dans les idées et les caractères.
Malgré l'apparence, notre nation est fort attachée aux traditions. Le Français aime à mettre ses pas dans les empreintes de ses devanciers. Ce qui le change le dérange. C'est une disposition à modifier. Il faudrait inspirer au jeune collégien l'ambition d'être un collégien tel que jamais avant lui il ne s'en est rencontré ; l'ambition d'appartenir à une étude, à une classe incomparables, à un