‹ Meres et fils. --Chapitre 74 sur 84 · I. Fœrsler, V Ecole et le caractère, trad. Bovet · texte numérisé non relu

I. Fœrsler, V Ecole et le caractère, trad. Bovet

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collège qui fera naître la surprise et l'envie. A <[ui entre clans la vie peut-on proposer un idéal plus beau que celui-ci : vivre cette vie comme nul ne l'a vécue, être un nouveau genre d'homme, un exemplaire unique, non point en dehors de tout or- <lre, follement extravagant, — on l'entend bien, — iïidïs au-dessus de l'ordre commun.

Voilà le premier changement que nous osons souhaiter.

Pour marquer celui que nous souhaiterions encore, nous ne saurions mieux faire que copier quelques lignes dans un livre instructif.

(( Dans la nursery, dit M. Max Leclerc ' », dans la famille, dans la maison ou au dehors, dès que le baby peut marcher ou commence à comprendre, l'éducation est entièrement fondée sur la confiance. On donne à l'enfant confiance en lui-même en le livrant de bonne heure à ses seules forces, s'il •est valide ; on fait naître le sentiment de la responsabilité en lui laissant — une fois prévenu — le choix entre le bien et le mal : s'il fait mal, il supportera la peine de sa faute ou les conséquences •de son acte. Mais sa faute, comme sa faiblesse, n'est jam.ais présumée; on ne le surveille pas pour l'empêcher de tomber; on ne l'épie pas pour le

j. L'éducation en Angleterre, I, p. 3i, Colin.

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prendre en faute. On lui inspire l'horreur du mensonge; on le croit toujours sur parole jusqu'à preuve qu'il a menti. Il devient énerg-ique et franc^ self-reliant et reliable; il est confiant en soi et digne de confiance; il est habitué à ne compter que sur lui-même et l'on peut compter sur lui. »

Nous laissons au lecteur le soin de poursuivre le parallèle. Nous ne lui posons que cette question : Quel homme deviendra l'enfant qui, à six ans, présente fièrement au professeur comme siens les devoirs faits par sa mère; l'adolescent qui, au moment de subir les examens, calcule les pistonsque peuvent lui valoir les intrigues de son père; le collégien qui, en fait de conscience, n'a connu que la crainte de la retenue et le rachat par les^ exemptions? Et aux jeunes gens eux-mêmes nous demandons s'ils sont plus désireux d'être dressés^ aux louches pratiques de la servitude qu'entraînés aux vaillants efforts de la liberté.

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La vocation.

Ici, à qui nous adresserons-nous? aux fils? aux parenls?

N'est-ce point à la mère qu'il faudrait remettre le choix? Nous dirons plus loin, — et cette idée dominera le chapitre, — que notre devoir à tous est de viser haut, par delà notre portée, par dessus nos forces ; et que, pour le choix de la cnrrière, comme pour la conduite de toute la vie, la règle de l'honnête homme, du citoyen qui veut être utile, est de tacher toujours à se dépasser. Eh bien, la mère^ lorsqu'elle rêve à l'avenir de son iils, ne fait-elle pas justement ce que nous recommandons? n'enfle-t-elle pas ses aspirations et ses convoitises? Cet enfant que sur ses ei-enoux elle endort, ne le voit-elle pas général d'armée, chamarré de galons, le premier partout, le plus puissant, le plus fêté, le plus célèbre? « O mon roi! nul ne t'égalera... »

Oui, c'est par là que les mères commencent.

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Mais trop souvent, à mesure que l'enfant grandit, elles rabaissent leurs prétentions. Ce n'est point qu'elles perdent leurs illusions, et que, voyant leur fils avec des 3'eux moins prévenus, elles le jugent incapable d'atteindre au pinacle. Non! C'est la rudesse de l'ascension qui, peu à peu, leur apparaît. De loin, elles n'apercevaient ni les difficultés, ni les périls; maintenant elles s'en épouvantent. Leur tendresse se hâte de rabattre les conceptions de leur orgueil, et — ce qui est plus grave — d'amortir les élans de l'enfant, de rétrécir le champ de son ambition, disons mieux : de lui couper les ailes !

Sans doute, leurs intentions sont excellentes. Si vous les interrogez, elles vous répondront : 0 C'est pour son bien. Pour mon enfant, je veux une vie plus unie et plus sure... A forcer son talent, que gagnerait-il? Si sa position est modeste» il la dominera ; ses dons le mettront au-dessus de sa fortune. Pouvoir le plus et se contenter du moins, c'est le secret du bonheur, c'est la sagesse même... »

Le croient-elles? Assurément, parce qu'il s'agit de leur fils. S'il s'ag-issait d'un autre enfant, — les femmes ont trop de perspicacité et de sens, — elles n'admettraient point l'impossible miracle. Quoi! un jeune homme, auquel vous imposeriez le

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goût de la médiocrité, la peur de l'efïort, l'horreur du risque, couserverait l'amour de Taction ! Le renoncement développerait ses capacités et ses énerg-ies! Appliqué à fuir la peine, il saurait — est-ce possible ? — accroître la plénitude, la fécondité de son existence ? Les mères s'en doutent bien : entre toutes les carrières, choisir la plus unie, c'est une sorte de désertion et de suicide. Qui calcule en vue de s'éparg'ner, qui craint de trop donner et de trop faire, se voue à la médiocrité, s'appauvrit, se rapetisse et s'avilit. Celuilà tue en lui-même des enthousiasmes, des capacités, des énergies ; il tue la noblesse des sentiments, puisque en définitive il décide d'être un parasite qui prendra beaucoup et rendra peu, qui — si c'était faisable — en prenant aux autres ne leur rendrait rien.

Nous insistons là-dessus à dessein, parce que souvent les mères françaises ont été — sans le croire, hâtons-nous de le dire, car si elles avaient su ce qu'elles faisaient, la honte et le remords les eussent corrigées — les pires ennemies de leurs fils, de la moralité publique, du bonheur général, de la prospérité du pays.

Que de mères, en effet, n'a-t-on pas vues retenir leurs garçons loin des carrières actives! les unes par excès de tendresse, les autres par vanité.

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Celles-là veulent garder l'enfant auprès d'elles, tremblent à l'idée de le voir courir au loin, s'exposer aux luttes, aux périls. Celles-ci, sans doute plus aveuglées et moins excusables, entendent que leur enfant vive sans travailler. « Mon fils, disentelles, n'a pas besoin de gag-ner sa vie. » L'expérience, hélas! ne leur a-t-elle pas montré que toujours celui qui ne gag^ne pas sa vie la perd? Ig-norent-elles donc que le travail, qui est notre lot, est notre sauveg-arde, nous contraint à mieux vivre? que les désœuvrés sont un ûéAu pour euxmêmes, pour leurs proches et pour îa société? Si nous dressions, après coup et sur les résultats, le bilan que la prévision maternelle aurait dû établir, que verrions-nous dans l'existence des jeunes gens auxquels on n'a pas voulu faire prendre une profession? Que verrions-nous, sinon faillites, souffrances, catastrophes? Oui, ces jeunes hommes, que leur naissance et leur fortune mettaient tellement au-dessus du travail, des affaires, de la politique; ces jeunes hommes auxquels on a inspiré de l'aversion pour les métiers qui font les mains calleuses, pour les professions qui courbent sur les livres, pour les assemblées où se discutent les intérêts du pays, où s'élabore l'indispensable et si difficile administration des cités,ces jeunes hommes qu'il ne fallait pas commettre avec les vulgarités,

quelles ont été leurs fréquentations? Ces jeunes hommes qu'il fallait préserver des fatig-ues et des risques, auxquels il fallait épargner les veilles laborieuses, comment ont-ils passé et leurs jours et leurs nuits? La fortune dilapidée, les forces de la jeunesse épuisées avant l'heure, les exemples de désordre et de dépravation semés dans le pays, rintellig-ence amoindrie et la conscience atteinte, n'est-ce pas le bilan ordinaire des existences que le travail n'a point ennoblies? A tout prix, des mères ont voulu que la vie de cette jeunesse ne fût point une journée de labeur ; et voilà qu'elle a fait de sa vie une triste et dangereuse succession de jours de débauches et de deuil.

Il va donc un premier dang-er à écarter. Parmi les enfants qui vont au collèg'e, une partie (non la plus importante,, heureusement) est mise là comme en une garderie et pour y faire peu de chose. On dit à ces enfants qu'ils n'auront pas de métier; qu'ils sont assez riches pour s'acheter des remplaçants dans l'armée du travail, où ne s'enrôlent^ leur a-t-on affirmé, que les pauvres hères méprisables. Ces enfants, aux yeux desquels on a paré la fainéantise d'un air de noblesse, ont besoin d'être pi'évenus et détrompés. C'est à eux que nous devons d'abord nous adresser. Il ne faut pas qu'ils continuent les traditions qui, chez nous, pour le

plus grand dommage du pays, ont discrédité les classes dirig-eanles et les ont fait haïr. A ces enfants nous devons répéter que le rang- et la richesse ne dispensent de rien, que, bien au contraire, ils obligent. Nous devons leur répéter qu'on n'a nul droit à s'appeler l'aristocratie tant qu'on n'est pas^ au premier rang par l'excellence en toute chose; tant qu'on n'est point le meilleur par l'esprit, par le cœur et par l'àme, par la conduite que l'on tient, par l'exemple que l'on donne, par les services que l'on rend'. A ces enfants, qui risquent de vivre une vie malheureuse et malfaisante, s'ils se laissent mettre hors de la loi humaine du travail, répétons que leur fortune ne leur réserve qu'une seule prérogative — très précieuse — celle de choisir, sans contrainte et sans hâte, leur profession.

Un autre danger, que trop de parents entretiennent pareillement, consiste en ceci : on laisse croire aux enfants que les professions valent par l'arg-ent qu'elles rapportent, et que réellement on ne prend un métier que pour s'}^ enrichir.

En fait, sur les professions nos idées sont étranges. Nous les considérons tantôt comme des passe-

I. Voir sur la véritable aristocratie, Chevrillon, Pensée de Ruskin, ch. v.

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temps, tantôt comme des moyens de parvenir. Nous ne voyons pas que toutes sont des fonctions.

Vivre, essentiellement c'est consommer. Pour le civilisé, c'est autre chose encore : c'est produire, conserver et répandre. Une nation n'est en somme qu'une coopérative de consommateurs, de producteurs, de surveillants, d'intermédiaires et d'expéditeurs. Tout ce qui se fait dans cette coopérative est un service public. Nous appelons « fonctionnaires » ceux-là seuls que le g-ouvei'uement prépose à un service public. Mais ce nom convient à tout le monde. Celui qui ouvre un étal de boucher s'affecte lui-même au service de l'alimentation, et il est un fonctionnaire dans cette partie; celui qui monte une fabrique de souliers s'affecte lui-même au service de la chaussure, et il est un fonctionnaire dans cette partie; et, pareillement, celui qui réunit une troupe de comédiens est un fonctionnaire préposé à l'amusement de ses concitoyens. Aussi, l'important n'est point du tout que ce boucher, ou cet industriel, ou cet imprésario fassent fortune; mais que chacun d'eux [)Ossède les vertus de sa profession et qu'il s'acquitte de sa fonction personnelle au mieux des intérêts de tous — exactement comme un fonctionnaire.

Voilà ce qu'il faut dire aux enfants.

Quand il est question de l'avenir des enfants,

on n'entend que ces mois : Parvenir; arriver... » Arriver à quoi? « Tel employé de banque, fils d'un charpentier de village, est arrivé, dit -on, -quand, à peiner tout le jour sur des additions dans un étroit bureau de la City, il gagne 25o fr. par mois, porte un chapeau rond, et loge, au fond d'une morne suburb, dans quelque cube de brique jaunâtre... Est-il heureux, vaut-il mieux que son père qui travaillait chez lui, à côté de sa femme et de ses enfants, se savait maître dans son "métier — un des vrais, des éternels métiers humains, — poussant en sifflant son rabot, et, le soir, fumait sa pipe au seuil de sa porte, devant son pommier et le silence de son petit champ? Et comment jugerons-nous le patron de ce commis-là, le millionnaire dont la vieillesse s'épuise à combiner des opérations de Bourse ou de commerce pour voir monter son tas de millions, cependant que lui-même décline vers la mort'? »

Ce qu'il faut, c'est choisir un métier honnête, et se jurer qu'on l'exercera de telle façon que ce métier deviendra le plus beau de tous les métiers, l'objet de l'admiration des autres; et de telle façon aussi que soi-même on s'y amplifiera, on s'y améliorera, on y deviendra, non point une créature

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