‹ Meres et fils. --Chapitre 77 sur 84 · I. Robert de Félice, op. cil., p · texte numérisé non relu

I. Robert de Félice, op. cil., p

4lO MERES ET FILS.

Après le collège : l'étudiant.

Le fils, une fois sorti du collège, enlianl dans «ne grande école, suivant les cours d'une Facultés eommençant l'apprentissag'e du commerce, de l'industrie..., ou devançant l'appel et s'engageant, bref quittant la maison, le rôle de la mère est-il fini? N'a-t-elle plus rien à faire auprès du jeune homme? Peut-elle lui retirer son aide^ goûter un repos bien gagné, attendre la venue des petits enfants, qui lui offriront l'occasion de servir et de se dévouer à nouveau?

Nous ne le pensons pas.

La maternité: n'admet ni congé, ni retraite. Si juste pour riiomme, le mot de Voltaire est, pour la femme, plus juste encore; il est sa loi : le but de la mère est l'action. LTne mère qui n'est point agissante, trahit ; une mère qui ne se dévoue pas sans cesse à ses enfants, n'est point une mère :

0 mère, unique Danaïde

Dont le zèle soit sans déclin

El qui, sans maudire le vide,

Y penche un g-rand cceur toujours ])leiui.

î. Sully-I^riidliomme, Les aaines ieruiresses, p. 'io,

Même quand elles ont le malheur de perdre leurs enfants, les vraies mères ne perdent pas le sens de la maternité; elles adoptent des orphelins; elles se donnent aux oeuvres où le dévouement est plus nécessaire que les subsides, où, sans l'amour, l'ac-tivilé ferait bien peu.

Les vraies mères, celles qui n'interrompent leur tache qu'à la mort, celles-là restent, malgré l'âge et l'éloignement, les inspiratrices, les conseillères de leur fils, ses divinités tutélaires. Croyez-en les aveux du poète ' :

Mère, si peu ([u'il soil, l'audacieux rêveur

Qui poursuit sa chimère^ Toute sa poésie, 0 céleste faveur!

Appartient à sa mère,..

N'est-ce pas, n'est-ce pas,^lis-lc, toi qui me vois

Rire aux peines amcres, Que le souille attendri qui passe dans nos voix

Est celui de nos mères'?

Le philosophe rend un pareil témoignage. Pour le cinquante-huitième anniversaire de sa propre naissance, Carlyle, écrivant à sa mère une admirable lettre, lui dit : « Oh! ma chère mère! que ce soit toujours une consolation pour vous, si affaiblie que vous soyez, de penser que vous avez fait

I, Théodore de Banville, A nia /iicre, février i8/|2.

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votre tâche avec honneur, et bien, pendant que Aous étiez forte, et que vous avez été une noble mère pour moi et pour nous tous. Je suis moimême maintenant devenu vieux et j'ai dû agir et souffrir de bien des manières pendant tant d'années; mais il n'est rien qui m'ait donné autant de contentement que la mère que j'ai eue. C'est ici une vérité que je sais bien, et peut-être ce jour-ci encore vous sera-t-elle de quelque consolation. Oui, assurément, car s'il est quelque bien dans les choses que j'ai dites pour être entendues du monde, c'était votre voix essentiellement qui parlait par ma bouche... Et si, durant le petit nombre d'années qui peuvent me rester, je dois écrire rien de plus pour le monde, l'essence de cela, dans la mesure de sa valeur et de sa bonté, sera encore vôtre '. »

Et le savant, à son tour, témoigne dans le même sens, affirme que les enseignements des vraies mères sont ineffaçables et que, dans tout ce que l'homme accomplit de juste ou de grand, retentit toujours un écho des conseils, des ordres, des enthousiasmes maternels : « Tes enthousiasmes, ma vaillante mère, disait Pasteur dans le

I. Lettres de Thomas Carlijle à sa luère, 4 déc. i853, p. 307, Mercure de France; voir : Union pour la vérité. Correspondance mensuelle, février 1908.

Discours de Dole, tu les as fait passer en moi. Si j'ai toujours associé la g-randeur de la science à la grandeur de la pairie, c'est cpie j'étais imprégné des sentiments que tu m'avais iuspirés, »

Si, après l'enfance, après la pénible période scolaire où la mère s'est consacrée à l'œuvre qui arrachait à M'"<^ de Lamartine ce soupir : « Mon Dieu, qn'il est difficile de faire un iiomine ! » on demande qu'elle prolonge son service et qu'elle accompagne encore le jeune étudiant, l'exig^ence n'est-elle pas injuste pour la mère? n'est-elle pas dangereuse pour le fds ? Elle, n'a-t-elle pas droit au repos? lui, à la liberté?

Pour la mère, nous avons déjà répondu : la vie ne lui plaît qu'autant ({u'elle la consacre aux siens. Mais, dans l'intérêt du jeune homme, ne vaudrait-il pas mieux engager la mère à se retirer ? Cette tutelle interminable — et cet le tutelle d'une femme — ne risque-t-elle pas d'efféminer celui qu'il est si urgent de viriliser, de tremper pour l'initiative, l'action et la responsabilité ? Si nous prolongeons la société de la mère et du fds, n'encourageôns-nous pas ces Agrippines domestiques, comme disait Nisard, ces femmes de tête déjà trop enclines à

croire leur fils toujours petit garçon, et à voir du dévouement maternel là où il n'y a plus, en vérité, qu'amour de la domination et despotisme mesquin ?

Gardons-nous de mal poser la question. Les Agrippines ne sont pas de vraies mères. Celles que nous appelons à l'aide du collège sont essentiellement des professeurs d'énerg^ie et de vertu. Ces mères n'élèvent point leurs Hls pour elles-mêmes. Elles n'attendent pas qu'ils aient dépassé la seizième année pour leur inspirer courage, force d'âme, amour des risques nobles et des belles initiatives. Elles savent que pour ensemencer les g-rands sentiments on ne se lève jamais trop matin. C'est quand E. Quinet n'est qa'nn tout jeune enfant que sa mère, lui remettant une paire de pistolets, lui dit : « Prends garde, ils sont chargés ; va les porter au vieux monsieur du cinquième, il les examinera et les déchargera. Et l'enfant de cinq ans, tenant dans ses petites mains les deux armes, monte et s'acquitte de sa périlleuse mission. Plus tard, elle lui permet de passer tout son temps sur le bateau de la rivière étroite et profonde, où sa vie était cent fois en danger. Elle l'exposait aussi à des épreuves morales pour lui apprendre à en triompher. Le jour où il recevait le sou alloué à ses menus plaisirs, au moment où il se réjouissait

d'aller acheter un bàtou de chocolat ou de sucre d'orge, elle lui montrait chemin faisant un petit pauvre et lui disait : « Il n'a pas de pain, veux-tu lui donner ton sou? Mais je te préviens que lu n'en auras un autre que dans huit jours'. »

M'"® Ouinet était si loin de maintenir son fils sous une tutelle déprimante,, qu'elle l'associait à ses peines, à ses anxiétés sur l'avenir. Dès ses premièi'es années, l'enfant se trouvait initié, intéressé à la vie de sa famille par un très simple et très noble procédé. Le soir, avant qu'on apportât la lumière, M""" Ouinet priait devant son enfant. « Chaque jour, chaque soir, la prière changeait, suivant les besoins, les fautes de la journée, les tristesses, les angoisses présentes; car elle m'initiait à toutes ses peineSj à toutes ses anxiétés sur l'avenir, et, dans ces moments choisis, je comprenais ses chagrins comme je les comprendrais aujourd'hui '. » N'était-ce pas un moyen de mûrir cette jeune conscience, d'éveiller cette volonté ?

A ceux qui conserveraient des doutes' et appréhenderaient de laisser trop longtemps les mères auprès des fds, rappelons enfin les paroles de J. Simon, demandons s'ils ne croient point, avec

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