LES TUILERIES ET L'ACADÉMIE
comme lui, au nouvel ordre de choses; mais ils ne pénétrèrent jamais dans l'intimilé du souverain. Mérimée était donc le seul canal resté ouvert entre les Tuileries et l'Académie, et cela dans un moment où elle était le seul corps public qui pût ou osât faire de l'opposition. L'empereur aurait bien voulu reconquérir l'Académie; l'Académie tenait à son rùle frondeur, mais n'entendait pas pousser les choses à l'extrême, parce que les gens d'esprit et de bonne compagnie n'aiment pas à briser les vitres et parce qu'il faut toujours ménager l'avenir. Par moments, cela ressemblait au flirt agressif de Béatrice et Benedict, voire à une scène du Dépit amoureux où les amants se regardent malicieusement par- dessus l'épaule. Mérimée représentait assez bien le valet de comédie, qui envenime ou raccommode les choses et s'en amuse.
La galanterie venait à propos tempérer les aigreurs de la politique; tel qui affichait bruyamment son hostilité pour le mari se rachetait par une admiration respectueuse envers la femme. Lorsque M. ïhiers s'entendit appeler par l'empereur « l'historien national », sa vanité allen-
drit un moment sa rancune. Une parole d'émotion et de reconnaissance passa, par Mérimée, à l'impératrice. Mérimée était présent lorsque l'empereur annonça à M. Villemain la nomination de son gendre à une sous-préfecture et contraignit à un remercîment l'intraitable secrétaire perpétuel. Lorsqu'on éleva une statue à Froissart, l'Académie trouva bon que Mérimée fît, en son nom, un beau compliment aux souverains; elle fut très heureuse encore que, dans le Journal des Savants, il se chargeât de louer, sans bassesse, l'auteur de la Vie de César. Ainsi, elle s'efforçait de faire oublier au maître, par quelques douceurs secrètes, l'amertume de ses épigrammes publiques.
L'Académie fut longtemps seule à pouvoir et à savoir dire des choses désagréables en bons termes, sans tomber sous le coup de la loi : elle perdit ce privilège quand tout le monde retrouva la parole. Sa mauvaise humeur la jeta dans le cléricalisme extrême, et Mérimée se sentit très isolé au milieu de ses confrères. Cousin fut un des plus ardents dans cette évolution religieuse, mais ne se laissa entraîner à
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aucun acte discourtois envers les personnes impériales. Bien loin de là : il rendait visite à la comtesse de Montijo, au château de Saint- Oloud; il olîrit à l'impératrice ses études sur les femmes du xvn® siècle, et il accompagna cet hommage d'une lettre où il suggérait à la souveraine de remettre à la mode, comme 4'avaient fait par deux fois des reines espagnoles, les sentiments héroïques dont s'étaient autrefois inspirées notre littérature et notre société. L'impératrice répondit par une lettre que Mérimée trouvait très jolie et qui fut une des dernières joies du philosophe \
Pendant toute la durée de l'empire, je ne vois Mérimée sortir qu'une fois de son indolence académique dt entamer une lutte d'intluence. Et contre qui cette lutte? Contre l'empereur luimême, qui désirait faire nommer M. Ilaussmann à une place d'académicien libre, vacante à l'académie des Beaux-Arts. Mérimée soutenait la candidature d'un de ses amis personnels avec une passion dont les plus violents adversaires
1. Correspondance avec laconilesse de Moiilijo. h» mais ISOG.
du souverain étaient presque épouvantés. J'espère qu'on ne m'accusera pas de courtisanerie rétrospective, si j'ajoute que l'auteur de la Vie de César avait raison contre son collaborateur et que l'homme qui avait yebâti Paris n'était pas indigne d'un strapontin sous la coupole du palais Mazarin. Au Sénat, il montra la même humeur. Il n'y ouvrit la bouche que trois fois en dix-sept ans, et toujours pour contredire les ministres ou agacer la majorité. Ce fut d'abord la malheureuse affaire Libri qui le fit monter à la tribune à propos d'une pétition adressée au Sénat par Mme Libri, pour la revision du procès de son mari. Pétition impertinente et insensée., car M. Libri n'avait qu'à se présenter pour purger sa contumace. Mérimée avait donc tort de se charger encore une fois de cette mauvaise cause, et M. Libri qui, n'ayant point de sens moral, blessait sans cesse le sens moral d'autrui, s'arrangea pour lui donner deux fois tort en répandant d'aigres pamphlets où il attaquait au lieu de se défendre. La pétition Libri s'étayait sur des certificats fournis par des sommités scientifiques de l'étranger, et Mérimée eut l'im-
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prudence de s'y ji[)[)uyer. Noire patriotisme, toujours ombrageux et quelquefois un peu bète, était, en celte circonstance, très bien fondé à engager les illustres bibliophiles de Londres, Uomc et Berlin à se mêler de leurs affaires : c'est ce qui fut fait. Dans la séance du 6 juin 1861, M. Bonjean, chargé du rapport, fit voir que, si la pétition était renvoyée au garde des sceaux, la seule mesure à prendre serait, pour le gouvernement, de faire appel du jugement intervenii contre Libri. Cette démarche, à elle seule, eût été une censure sévère contre la magistrature française, si amèrement et si violemment dénoncée par le factum de Mme Libri. Ce rapport, très grave, très digne, très longuement et très fortement motivé, concluait en priant le Sénat de passer à l'ordre du jour. Mérimée essaya de combattre ces conclusions dans la séance du 11 juin. Il apporta à la tribune cette ligure de condamné à mort qu'il avait montrée au public académique le jour de sa réception. On écouta avec politesse ce froid discours qui n'entraîna et ne pouvait entraîner
personne. Comme toujours la joie d'en être
quitte put seule faire croire à Mérimée qu'il avait bien parlé. Les magistrats, qui prii^ent ensuite la parole, dépecèrent Libri, non sans atteindre un peu son défenseur. Delangle et Dupin y mirent quelque discrétion, mais M. de Royer, qui parla le dernier, fut le plus rude de tous. Il accabla Libri d'un dernier coup, en apprenant au Sénat que ce personnage avait falsifié l'acte de décès de son père pour obtenir sa naturalisation. Il n'y eut pas de scrutin : un scrutin était une cruauté inutile. Mérimée, très froissé, alla se consoler à Fontainebleau, où son amourpropre fut délicatement pansé. Il eut seulement le tort de prendre ces égards de l'amitié pour une adhésion à sa thèse : aux Tuileries, personne n'a jamais cru à l'innocence de M. Libri.
Dans l'affaire des serinettes, il eut à combattre deux ministres, M. Rouher et M. Vuitrv. Le gouvernement présentait une loi sur les instruments de musique mécaniques. Tout en ayant l'air de ne s'occuper que des orgues de Barbarie, elle touchait au fondement de la propriété littéraire et artistique. Mérimée était de ceux qui
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jK'nsaicnt avec Alplionso Karr (jiie la seulo loi juste sur la niatii^re serait composée d'un article unique ainsi conçu : « La propriété littéraire est une propriété ». La loi des serinettes établissait, au contraire, le principe que la propriété littéraire est une concession. Le Sénat, dans un accès de sympathie pour les écrivains et les artistes qui, assurément, ne lui était pas coutumier, parut disposé à rejeter la loi et choisit Mérimée pour rapporteur. « Je passe mon temps, écrit-il (26 avril 1866), à faire des discours. J'en suis à mon quatrième. Tout cela dans ma chambre, bien entendu. Je ne veux pas lire, mais improviser par les procédés connus de M. Guizot et de M. Thiers. » Cela veut dire qu'il apprit par cœur sa harangue. La discussion eut lieu le 8 mai. « J'ai fait mon speech hier soir sans la moindre émotion. On m'a écouté, et je n'ai pas trop ennuyé. » Malheureusement il s'était préparé pour une réplique et g-ardait dans son sac certaine citation de Cicéron destinée à aplatir comme des galettes les robins du Sénat, qui prenaient cette haute assemblée « pour un tribunal de première instance ». Mérimée dut
réserver l'accablante phrase pour une autre occasion, qui ne vint jamais. Il renonça à répondre au gouvernement et subit philosophiquement sa défaite. « Tout le monde, au fond, trouvait la loi détestable, mais on ne voulait pas donner un soufflet au Corps législatif en rejetant, pour inconstitutionnalité, la loi qu'il avait votée, et on voulait dîner *. » Celte fois, Mérimée avait le droit de dire qu'il « était battu en ayant raison ».
Un autre jour, il obtint au Sénat un vrai succès, non d'orateur, mais d'homme d'esprit. Il proposait d'ouvrir un crédit au ministre des beaux-arts qui était alors M. Walewski, mais il avait eu l'imprudence (était-ce imprudence?) de mêler à cette proposition un bel éloge de Fould que M. Walewski venait de supplanter. C'est pourquoi le ministre, d'un air bourru et (c en assez mauvais termes », repoussa la largesse qu'on lui offrait et que le Sénat paraissait disposé à ratifier. La chose tombait dans l'eau. Troplong se tourna vers Mérimée, assis à