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LES COSAQUES D'AUTREFOIS

Quant à Mérimée, quelle chose l'attirait dans Tourguénef, et, par exemple, dans Fumée? Estce la peinture poignante de cette impuissance qui fait de la vie du Slave un long rêve déçu? Ou n'est-ce pas plutôt l'art contenu et suggestif du peintre, son coup de pinceau sobre et (in? Mérimée a dit quelque part : « Les Russes sont sortis de l'ornière classique sans tomber dans la fondrière du romantisme »; et il les aimait pour cela.

Il n'a pas terminé son histoire de Pierre le . Grand, mais il nous a laissé une double étude sur deux héros cosaques, Bogdan Chmielniçki et Stenka Razine. C'est de l'histoire mixte, moitié documentaire, moitié dramatique, entremêlée de harangues à la façon de Tite-Live ou de Saint-Réal. Bien qu'il se borne à raconter, Mérimée donne plus d'idées que tel historien qui disserte ou qui procède par tableaux surchargés et par énumérations infinies, en vidant tous ses tiroirs sur notre tête. Quand on a lu les Cosaques d'autrefois, on a une vue très claire de celte démocratie militaire, des raisons qui la rendirent un moment redoutable et de celles qui

l'empêchèrent de former un empire cosaque. Ce fut une Rome condamnée à ne pas grandir.

Rien n'inspira mieux Mérimée que l'aventure du faux Démétrius qui se donna pour le fils du Terrible, régna un moment, périt d'une mort affreuse, et dont d'autres imposteurs prirent ensuite la place. L'écrivain a abordé le sujet deux fois : comme historien et comme dramaturge. Le premier semblait frayer la route et déblayer le terrain pour le second qui, malheureusement, n'acheva point sa tache. Mérimée tenait, dans son livre, à séparer la personnalité mystérieuse et attirante de Démétrius et celle du moine vulgaire, impudent et ivrogne qui lui servit de précurseur et que l'on confond souvent avec lui. Gela fait, il put inventer librement, et il retrouva quelque chose de cette puissance d'évocation et de divination qu'on avait reconnue dans la Guzla^ de cette imagination presque shakspearienne qu'on avait admirée dans Clara Gazul. Je ne me lasse pas de voir ces quatre hommes assis à table et buvant dans une arrièreboutique : le prince suédois exilé, le marchand d'Ouglitch, le moine Otrépief et le jeune Youril,

a LE FAUX DEMKTRIUS. » 305

qui sera bientôt le faux Dérnétrius. J'écoule les choses qu'ils disent, si différentes de nos pensées à nous et pourtant si semblables. Ainsi auraient parlé et pensé ces quatre personnages si, par fortun(% ils s'étaient rencontrés, en 1603, dans ce coin perdu de l'Europe, à l'ombre de l'église où reposaient les os du tsaréwitch assassiné. Voilà bien leurs sentiments, leurs peurs, leurs doutes, leurs ignorances et leur savoir, leur religion et leur philosophie, toute leur âme barbare tremblant d'angoisse et de curiosité sur le seuil du monde moderne. Et, encore, quelle progression, quelle métamorphose lentement suivie que celle de ce Youril, d'abord enfant brave et espiègle, qui devient le plus consommé des comédiens et apprend à parler en prince, même à celle qu'il aime! Pas de monologues, pas de confidents, et pourtant aucun trait ne manque à sa psychologie. C'est par ses mensonges que nous connaissons la vérité. La scène avec Marine Mniszek est très belle. Mais combien eût été plus belle celle oii l'imposteur se serait rencontré en tète à tête avec l'impératrice mère

Marfa! Quelle épreuve pour l'aventurier et quel

combat dans l'âme de cette mère! Fut-elle trompée, séduite, intimidée? Crut-elle embrasser son fils vivant? Crut-elle venger le mort tout en le reniant? Cédait-elle à une ambition personnelle? Pensa-t-elle, femme humble et croyante, qu'une haute volonté conduit tout, et que se soumettre aux faits, c'est se courber devant Dieu? Nul ne sut ce qui s'était passé entre eux. Un auteur russe a tenté la scène sans y réussir; Mérimée n'a même pas essayé. Il a abandonné son héros à la première étape de cette route longue et sanglante qui le conduisit au trône et à la mort. Telle qu'elle est, l'esquisse vaut mieux qu'un tableau.

« Je ne voudrais pas mourir, disait Mérimée, sans avoir écrit enoore un roman. » Il se donna satisfaction en composant deux nouvelles, la Chambre bleue et Lokis. « Elles m'ont fort amusé, écrivait-il à son ami Stapfer, mais elles ne verront pas le jour \ » Le manuscrit de la Chambre bleue fut remis par lui à l'impératrice, avec une illustration à la plume qui a la sèche-

\. Correspondance avec Albert Slapfer, 10 février 1869.

ce LA CHAMBRE BLEUE. » 307

resse élén^arite des gravures de la fin du xviii'" siècle. Trouvé aux Tuileries le 4 septembre, ce manuscrit a été publié peu après, et M. de La Hounat on a tiré une petite comédie. Au fond, Mérimée n'en pensait pas grand bien. Suivant lui, elle était contraire à l'esthétique du genre. Traitée légèrement, elle aurait dû aboutir à une surprise tragique. Du moment que le dénouement est une surprise gaie, il aurait fallu accentuer la terreur dans l'histoire elle-même. Voilà une recette à discuter pour ceux qui croient encore à la vertu des recettes en littérature. Dans l'espèce, le cas peut être proposé ainsi. Deux amants, enfermés dans une chambre d'hôtel où ils tremblent à chaque instant d'être surpris, voient filtrer sous la porte de la chambre voisine, où un voyageur anglais est couché, un ruisseau de vin de Porto qu'ils prennent pour un ruisseau de sang, et ils s'épouvantent jusqu'au moment où le quiproquo s'explique. Retournez l'hypothèse : ils prennent un ruisseau de sang pour un ruisseau de porto et s'en égaient jusqu'au moment où l'erreur est découverte. Dans le premier cas, c'est un homme gris qui a renversé

sa bouteille, et, dans le second, il y a mort d'homme. J'essaie de me figurer ce qu'aurait été la Chambre bleue, récrite en sens inverse, et je la trouve toujours médiocre.

Lokis est une œuvre longtemps caressée par son auteur. L'ours qui donne son titre à la nouvelle, attaque, pendant une chasse, une dame lithuanienne qui se trouve en état de grossesse. Elle devient folle et accouche d'un fils en qui sommeillent des instincts féroces, mal combatluF par l'éducation. La nuit de ses noces, le malheureux déchire à belles dents la charmante créature qu'il vient d'épouser. C'est une conséquence du phénomène que le vulgaire appelle « un regard », Mérimée avait rêvé quelque chose de plus, et il interrogeait assidûment non seulement ses dictionnaires, mais ses collègues de l'Acajdémie des Sciences pour savoir jusqu'où pouvait bien se porter la galanterie des plantigrades. Ces messieurs (pas les ours, les académiciens) s'amusèrent à lui fournir des exemples. Il soumit la première version de Lokis, où sa pensée était fort claire, à Mlle Dac(iuiii, qui s'indigna; il la lut à Panizzi qui s'endormit. C'est alors qu'il se

(( LOKrs » A SAINT-CLOUD. 309

(Ick'ida, sinon à ramener son ours au Lion, du moins iï jeter prudemment, sur toute l'aventure, un voile qui autorisait des interprétations diffère nie s.

Je crois voir Mérimée s'installant avec son petit cahier relié pour lire Lo/iis devant l'impératrice. C'était pendant l'été de i8G9, au château de Saint-Cloud, dans le salon qui occupait le milieu du premier étage, au fond de la cour d'honneur, salon contigu à cette originale bibliothèque, si ingénieusement arrangée par Louis- Philippe et dont Jules Sandeau était le gardien nominal. La soirée était chaude, mais on ferma les fenêtres par égard pour le lecteur. Les portes des salles voisines, éclairées, mais désertes, demeurèrent ouvertes, et bientôt il n'y eut que la voix de Mérimée qui résonnât dans celte quiétude et ce recueillement du grand palais ensommeillé. L'impératrice était assise à une table ronde placée dans un coin de la pièce, devant un buste en marbre du roi de Rome à vingt ans. A sa gauche, Mérimée. Autour de la table, les deux dames du palais, qui faisaient le service de semaine, les demoiselles d'honneur,

Mlle de Larminat et Mlle d'Elbée, enfin les nièces de l'impératrice, Marie et Louise, avec la femme très aimable et très distinguée qui dirigeait alors leur éducation *. Une lourde lampe éclairait le cahier blanc oii Lokis était écrit d'une écriture large et ferme, les éventails qui battaient l'air lentement, les broderies qu'agitaient sans bruit dos doigts agiles et menus, tous ces fronts penchés et ces yeux de jeunes filles qui se levaient quelquefois vers le lecteur avec une expression de curiosité et de rêverie. Deux ou trois hommes, assis un peu plus loin, complétaient le petit cercle. Mérimée lut de sa voix indifférente et monotone, interrompu seulement par des sourires ou par de légers murmures d'approbation dont l'impératrice donnait le signal.

Lokis est un petit roman très bien fait, très vigoureux d'exécution, très habilement varié de ton et oii l'ironie se soutient à la hauteur voulue pour ne point gâter la couleur sombre du sujet. En le relisant ces jours-ci, il m'a semblé que c'était une des meilleures œuwes

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