MUeRedel, aujourd'hui iMme Victor Duruy
« I.OKIS » A SAINT-CLOUD. 311
(le Mérimée. Mais, ce suir-la, son ingrat et malheureux débit m'empêcha de m'en apercevoir.
Un peu après avoir (ini, il se leva et me dit à demi-voix, d'un ton hriisque :
« Avez-vous compris, vous? »
Je dus avoir l'air assez niais. J'aurais peutêtre fini par trouver une réponse encore plus niaise, mais il ne m'en donna pas le temps.
« Vous n'avez pas compris, c'est parfait! »
Et il me laissa complètement abasourdi. En effet, je n'ai compris que long-temps après, en lisant les Lettres à l'Inconnue. Il l'informa qu'il avait lu Lokis, à Saint-Cloud, « devant des petites filles qui n'y avaient vu que du feu ». Il n'avait plus aucune raison de le refuser à M. Buloz, et Lokis parut dans la Revue.
Malgré les heures qu'il donnait à la cour, au monde, aux voyages, à ses correspondances, à l'Académie et au Sénat, il lui en restait beaucoup, l'insomnie aidant, pour la lecture. Mais il se plaignait que les livres lui manquassent et il était obligé de descendre quelquefois à de misérables romans anglais, écrits par de petites demoiselles. Cependant il me semble, sauf
erreur, qu'il y avait alors en France des livres et des écrivains. Je crois même que cette période du second empire fera bonne figure dans notre histoire littéraire, et si je la désigne ainsi, c'est pour la dater et non pour essayer de lancer un « siècle de Napoléon III », que les faits ne soutiendraient pas. L'empereur n'eut de part à cet épanouissement, peut-être final, de l'esprit en France qu'en assurant des loisirs à la nation pour assister, sans trouble, aux jeux brillants de la littérature. Le mouvement procédait de diverses causes où notre état politique n'avait rien à voir. C'était le retour inévitable du réalisme après les excès du romantisme que Victor Hugo avait fini par tuer sous lui après l'avoir enfermé dans une formule étroite et fausse. Mais ce retour était aidé par les tendances générales de la société européenne, par les victoires de la science positive, l'attiédissement des croyances religieuses, la prédominance de l'utilitarisme dans le gouvernement des affaires humaines, le début d'une nouvelle ère économique caractérisée par l'avènement de la vapeur et de l'électricité. Ce mouvement, qui s'accommodait mieux
LES KCRIVAINS DU SECOND EMPIRE. :n 3
avoc l.i iialure IVaiK^aisc quo celui de l'âge {nécédeiit, trouva surtout son expression dans notre critique et dans notre théâtre.
Mérimée, qui en était, sous certains rapports, un des précurseurs, eut-il conscience qu'il traversait une grande époque? Je suis obligé de dire que non. Les arbres, dit-on, empêchent de voir la forêt, et le voyageur n'en juge l'étendue qu'après l'avoir quittée. Des deux grands talents dramatiques de ce temps-là, Dumas et Augier, le second entretenait avec Mérimée des relations très amicales et voulut faire une pièce avec lui. L'entreprise échoua, je n'ai pu découvrir pourquoi. Ce que je sais, c'est qu'aucun refroidissement ne résulta de ce petit accident. Mérimée s'intéressait fort à ce pauvre Giôoyer, suspendu entre les griffes de la censure, et conseilla peutêtre à Augier de s'adresser en haut lieu. « Sire, dit Augier en entrant dans le cabmet impérial, M. Walewski est trop occupé pour me recevoir : je viens à vous, qui n'avez rien à faire \ » L'empereur rit et prit Giboyer sous sa protec-