‹ Mérimée et ses amisChapitre 147 sur 160 · MISSION AUPRÈS DE THIERS · texte numérisé non relu

MISSION AUPRÈS DE THIERS

Mériméo n'insista pas. 11 demanda soulemenL à M. ïliiers s'il refuserait ses conseils à l'impératrice. M. Thiers répondit, « avec tout le respect dû à la situation et au malheur de la princesse au nom de laquelle parlait M. Mérimée », qu'il n'avait pas de conseil à donner. Soutenir ou remplacer le ministère, il ne le voulait à aucun prix. Quant à l'abdication de l'empereur, c'était à un serviteur dévoué comme Tétait Mérimée qu'il appartenait de prendre l'initiative d'un pareil avis. Restait la direction à donner aux affaires militaires : « Si j'en étais chargé, je tâcherais de me mettre en rapport avec le maréchal Bazaine, de lui demander son avis, de lui donner le mien; et, si nous n'étions pas d'accord, c'est son opinion que je suivrais, parce qu'il est sur les lieux, et chargé d'exécuter les opérations que je pourrais ordonner.... »

(( M. Mérimée me quitta fort malheureux. Quelques heures après, il m'écrivit que l'impératrice appréciait ma réserve respectueuse, mais ne renonçait pas à mes conseils. Le lendemain, le prince de Metternich vint faire auprès de moi une démarche à peu près pareille à celle qu'avait

faite M. Mérimée.... Je répétai qu'après Sedan, je ne savais quels conseils donner. »

Tel est ce récit, dont j'ai abrégé la prolixité. Je ne m'arrêterai pas aux niaiseries que M. Thiers met sur les lèvres de Mérimée, pas même à ce lendemain de Sedan qui était une si magnifique occasion de fonder la liberté. Une question impérieuse, vitale, domine tout. Quel jour a eu lieu cet entretien? M. Daru, présent à la déposition de M. Thiers, insistait pour qu'on précisât les heures, et, chose incroyable, la date du jour resta incertaine. M. de Loménie affirme bravement que l'entrevue de Thiers et de Mérimée est du 4 septembre. Il n'a donc lu ni ce qui précède ni ce qui suit. Tout le monde sait que le

3 septembre au soir, M. Thiers n'était pas au comité de défense, mais à la Chambre; qu'après la séance de nuit, il ne s'est pas promené à pied avec Jérôme David, mais qu'il est retourné chez lui, dans sa voiture, avec Jules Favre. Qui croira que Mérimée ait pu écrire le soir du

4 septembre à M. Thiers, pour le « remercier », au nom de l'impératrice, et lui dire qu'elle ne renonçait pas à ses conseils? Qui croira que, le

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lendemain o septembre, l'ambassadeur d'Autriche soit venu implorer M. Thiers en faveur d'une dynastie renversée depuis vingt-quatre heures? Donc, l'entretien a eu lieu le 2 ou le 3. Mais ni dans la nuit du 1" au 2, ni dans celle du 2 au 3, Jérôme David ne pouvait annoncer à M. Thiers la capitulation de Sedan, que les députés de la gauche soupçonnèrent seulement le matin du 3 et que Jérôme David, comme tous les autres ministres, connut par voie indirecte dans l'après-midi du même jour, entre trois et cinq heures. Je dis : par voie indirecte, car la dépêche officielle de l'empereur à l'impératrice m'a été remise, le 4, à quatre heures moins dix, alors que la souveraine avait déjà commencé la première étape de l'exil. Je suis sorti des Tuileries, avec cette dépêche dans ma poche, sans avoir eu le temps de la déchiffrer.

Ainsi, M. Thiers n'a pu parler de Sedan à Mérimée; il n'a pu lui opposer cette insurmontable fin de non-recevoir. Que reste-t-il de sa déposition? Rien que ce fait : l'impératrice l'a appelé à son secours, et il lui a « respectueusement » tourné le dos. Elle lui a dit : « Que

faut-il faire? » et il a répondu par cette plaisanterie cruelle : « Entendez-vous avec Bazaine! » Je ne crois pas que M. Thiers eût consenti à lever le petit doigt pour sauver l'empire. L' eut-il voulu, il ne le pouvait pas. Il ne pouvait rien. Un courant plus fort que toutes les volontés emportait les hommes et les événements.

Le soleil du 4 septembre se leva, un de ces beaux soleils qui mettent Paris en joie quand ils éclairent un dimanche d'été. Je le vois encore, caressant, à travers la brume du matin, les cimes bleues des marronniers, dans le jardin des Tuileries, d'où montait, allègre et pure, la chanson des nids. Ce soleil-là devait voir la fin de la féerie dont Mérimée avait tant aimé les premières scènes, et dont le dénoùment lui brisait le cœur. Il alla, péniblement et silencieusement, prendre sa place au Luxembourg. Il ne lui eût pas déplu peut-être de mourir sur sa chaise curule, mais l'émeute dédaigna le Sénat.- On s'ajourna au lendemain, un lendemain qui n'est jamais venu.

Quatre jours après, Mérimée partait pour Cannes. Avec quelle difficulté et au prix de

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quelles souffrances, les amies dévouées (jui veillaient sur lui, jour et nuit, auraient sc^ules pu le dire *. Croyant Panizzi capable d'aimer encore des vaincus, il le pria de se mettre à la disposition de l'exilée qui venait d'atteindre, après de terribles épreuves, le sol anglais. Il songeait sans cesse à elle; il la voyait « avec une auréole », telle qu'il l'avait vue pour la dernière fois et il se disait que la postérité la verrait ainsi. Un jour viendrait où des hommes qui n'étaient pas encore nés auraient le cœur rempli d'elle et rendraient à son souvenir un culte passionné ^. Mais il songeait encore plus à la France, et, de cette plume sceptique qui allait bientôt tomber de ses mains, s'échappait un étrange aveu : « J'ai toute ma vie cherché à me dégager des préjugés, à être citoyen du monde avant d'être Français, mais tous ces manteaux philosophiques ne servent de rien. Je saigne aujourd'hui des blessures de ces imbéciles de

i. La dernière survivante, Mrs Ewers, est morte quelques jours avant que ces études sur Mérimée commençassent à paraître dans la Revue.

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