DERNIER COUP D'ŒIL
mort, Paris ignora longtemps sa disparition. L'Académie recula jusqu'aux dernières limites du possible et du décent, peut-être un peu au delà, le jour où il lui fallut entendre son éloge; soit timidité, soit rancune envers un homme qui avait vu des personnages très vains en de très humbles postures. Dans un discours qui rendait mal justice aux mérites littéraires de Mérimée, M. de Loménie se fit pardonner sa tiède, bienveillance envers le mort par un brûlant panégyrique de M. Guizot et de M. Thiers. On loua sur sa dépouille les ennemis implacables de ceux qu'il avait aimés, et on jeta en rougissant un voile sur cette partie de sa vie qui l'honore le plus, parce qu'elle montre la hauteur et la constance de son caractère*.
Je ne sais si les impressions de lecture, semées dans ces pages, pourront aider en quelque chose les historiens de la littérature à préparer les considérants d'un jugement définitif. C'est sur-
1. Le 28 avril 1907 a été inauguré à Cannes, dans le square qui porle son nom, un buste de Mérimée et une plaque commémorative a été apposée sur la maison où il est mort, par les soins de la municipalité et d'un comilé formé sous les auspices du Journal des Débats (Note de la deuxième édition).
tout la psychologie de Mérimée que j'ai éclairée de mon mieux. Je ne pense pas être tombé dans le défaut ordinaire des biographes qui admirent et justifient tout de leur héros. Je me demande môme si je n'ai pas quelquefois abusé de la liberté que ce grand railleur nous a laissée de le railler à notre tour. Mais j'ai prouvé, je crois, qu'il possédait, au plus haut degré, la franchise, l'unité de vouloir, la fidélité à soi-même et à ses amis.
L'impression qui domine, quand on le quitte, c'est celle de l'élégance. Élégance de mœurs, d'esprit, d'expression. Cousin disait de lui que « c'était un gentilhomme ». Or Cousin s'y connaissait; il comprenait et aimait les gentilshommes pour avoir beaucoup pratiqué les cuistres. Quand on y songe, la vie intellectuelle et l'intimité avec les idées devraient faire naître une aristocratie; c'est l'homme de lettres qui devrait être le gentilhomme moderne. Par malheur, il n'en est rien. Mérimée est un des rares qui donnent l'idée d'un marquis de la plume. 11 est gentilhomme par les petits et par les grands côtés. Il en a les préjugés, les affecta-
CONCLUSION. 3î'»9
lions, les dédains; il a aussi la simplicité de manières, la bonté envers les petits et ce délicat sentiment de l'honneur, parfum qui survit à une société évanouie. Il était très fier; je souhaite à ceux qui servent aujourd'hui la majesté populaire de ne jamais se courber plus bas que n'a fait ce courtisan et de ne point placer plus mal que lui leurs respects et leur dévouement. Enfin, il a aimé, à la façon de jadis, la bravoure, Tesprit, le plaisir et l'art. En sorte que cet homme qui s'est tant moqué des Français, demeure le type des Français d'autrefois.
Je devrais m'arrèter ici et le laisser sous le double bénéfice de cette conversion possible, et de cette phrase attendrie qui nous l'a montré, à quelques jours de sa mort, pleurant sur les malheurs de la patrie. Mais je crains de fausser son portrait et presque d'offenser sa mémoire en lui attirant soit des hommages, soit des pitiés dont il n'eût pas voulu. Ne pensez-vous pas qu'il vaut mieux lui laisser l'attitude qu'il avait choisie et qu'il a gardée toute sa vie? Ceux qui l'ont le mieux connu ont pu dire que c'était un « faux sceptique ». Faux sceptique en amour :
je l'ai prouvé; mais, en tout le reste, sceptique véritable, sans atténuation et sans compromis. Qu'on y prenne bien garde : l'absoudre d'athéisme, c'est l'accuser de mensonge. Or il a été sincère envers tous, dans un temps oii la plupart des hommes se mentent à eux-mêmes . C'est là son mérite, j'oserai dire sa grandeur s'il en eut une.
Veut-on savoir sa conception de la vie? Il l'enfermait dans une farce profonde qu'il a répétée plusieurs fois dans ses lettres. « Arlequin tombait du cinquième étage. Gomme il passait à la hauteur du troisième, on lui demanda comment il se trouvait. — « Très bien, « pourvu que cela dure. » La vie est une chute. D'où tombons-nous et où tombons-nous? On ne sait. Dans une seconde, nous aurons les reins cassés, mais on est si bien en l'air !
C'est là une dure philosophie : souhaitons que l'humanité en trouve une meilleure. Quoi qu'il en soit, Mérimée est à peu près le seul, dans notre pays et dans notre siècle, qui, loin de s'envelopper de réticences et de métaphores, ait voté la mort de l'Être suprême « sans