LE SALON DES STAPFER
il se maria, vécut au milieu des siens, d'onlinaire à la campagne, fît du bien, exerça son esprit et fut heureux. 11 y a quelques mois à peine il m'attendait, dans sa vieille et intéressante demeure de ïalcy, pour me parler de « son cher Prosper » et de cette époque curieuse dont il était le dernier survivant. Je ne me console pas de m'ètre laissé devancer par une visiteuse qui a emporté avec elle ce vivant trésor de souvenirs*.
Albert Stapfer conduisit Mérimée chez son père, ancien ministre plénipotentiaire de la confédération helvétique à Paris, qui, après avoir traversé l'enseignement et la politique, écrit en allemand et en français, s'était définitivement senti chez lui dans notre société et dans notre littérature. C'était, disent les contemporains, « un puits de science ». Les murs de son appartement disparaissaient sous les livres. La gravité d'un logis si savant était tempérée par la gracieuse présence de Mme Stapfer et de ses
1. Albert Stapfer était l'oncle de l'écrivain si rp )récié qui signe du nom d'Arvède Barine et de M. Paul Stapfer, professeur à la faculté de Bordeaux.
amies, Mme Suard et Mme Chabaud-Latour, par la jeunesse des compagnons d'Albert Stapfer et par une heureuse teinte d'exotisme répandue sur toute cette société. Humboldt et Bonstetten écoutaient en souriant les projets fantastiques de miss Wright, l'amie de La Fayette et l-émancipatrice des noirs, ou les boutades du voyageur Simon qui mettait l'Anglais Wilkie audessus de Raphaël. Dans un autre coin, un gros homme, dont les petits yeux lançaient la flamme, groupait les jeunes gens autour de lui. Ce n'était rien moins que M. Henri Beyle. Parfois on l'abandonnait pour écouter un jeune professeur de philosophie qui faisait une leçon dès qu'il trouvait des auditeurs et qu'on appelait Victor Cousin. Alors Beyle, rageur, disait de son rival : « Depuis Bossuet, personne n'a joué de la blague sérieuse comme cet homme-là! » Pendant ce temps, paisibles, sous la lueur des grands flambeaux d'argent à abat-jour de métal, les joueurs de whist comptaient leurs « honneurs » et ramassaient leurs levées.
Les mêmes personnes, avec quelques autres,