LES VENDREDIS DE VIOLLET-LE-DUC
se rolrouvaient aux vendredis de Viollet-le-Dnc. On ne faisait que traverser le salon, dire quelques mots aux dames, puis on passait dans la bibliothèque, où se livraient de terribles batailles littéraires entre l'auteur du Nouvel art poétique et l'auteur de la brochure Racine et Shakespeare. Beyle n'était jamais battu, Viollet-le-Duc ne croyait jamais l'être. Un gros de jeunes professeurs, Victor Leclerc, Saint-Marc Girardin, Henri Patin, Charles Magnin, Sainte-Beuve, écoutaient et prenaient parti. Le baron de Mareste, qui a vécu jusqu'à nous par un seul mot : « Le mauvais goût mène au crime », marquait les coups et ricanait.
Mais il faut pénétrer dans un sanctuaire plus intime, dans une chambre située au cinquième de cette môriie maison. C'est dans cette chambre que va naître une école littéraire, et c'est de là que sortira la réputation de Mérimée. L'habitant de cette chambre prédestinée était Etienne Delécluze, le beau-frère de Viollet-le-Duc. Ceux qui ont lu ses Souvenirs littéraires ont en l'esprit cette physionomie fine, douce, modeste, un peu triste, telle qu'on s'imagine l'homme arrivé trop
tard à un demi-succès. Il avait vu la révolution française; vingt-cinq ans après, il y rêvait encore. Né vieux garçon, il souffrait de son célibat et le savourait. Vieillissant, il cherchait les jeunes; timide, il adorait l'audace; il vivait solitaire au plus épais, au plus vivant de la foule humaine. Il avait essayé d'être peintre, puis s'était jugé et condamné. Maintenant il essayait d'être critique d'art, parce que les frères Berlin lui avaient assuré qu'il pouvait l'être. En effet, il l'était. Le bon Etienne commençait à s'épanouir; le monde grimpait jusqu'à son cinquième, où il donnait à causer.
Pour bien vivre, à cette époque, de la critique d'art, il eût fallu être un peu coquin, et Delécluze était le plus honnête homme du monde. Aussi avait-il pris quelques écolières. L'une d'elles, Mlle Louise Monod, grande liseuse d'anglais, monta la tête à son professeur pour l'élude de cette langue. Delécluze imagina de réunir dans sa chambre, l'après-midi du dimanche, quelques jeunes gens désireux de déchiffrer un peu de poésie britannique. Gela marcha très mal jusqu'au jour où Sautelet
RKUNIONS CHEZ DELECLUZE. i7
aiiKîiia Prosper Mérimée. Dès lors Mérimée avait deux vertus d'esprit, Tobstinatiou et l'exactitude. Il ne s'arrêtait jamais à mi-route dans une recherche ou dans un travail; ce qu'il ignorait, il l'ignorait parfaitement; ce qu'il savait, il le savait à fond. Il devint l'àme du petit groupe, dès qu'il y entra. C'était merveille, paraît-il, de l'entendre lire et commenter Don Juan.
On reporta au mercredi l'étude de l'anglais, pour réserver le dimanche à des discussions littéraires. Ce jour-là, on s'entassait sur un grand vieux canapé, épave d'un mobilier de famille antérieur à la révolution, et, je pense, jusque sur le lit d'Etienne. D'autres se tenaient debout, dans les coins, ou adossés aux biblio thèques. Comme il n'y avait ni femmes, ni professeurs, on était plus libre qu'en bas et on disait à peu près ce qu'on voulait. Là, outre Ampère et Albert Stapfer, on voyait Yilet et Charles de Rémusat. Yiollet-le-Duc tenait toujours la bannière classique et Duvergier de Hauranne était le plus violent des romantiques. Courier apportait là les épreuves, à demi corri-
gées, de ses pamphlets. Beyle, qui vivait d'une chronique expédiée chaque semaine à un magazine de Londres et traduite à la diable par un gratte-papier irlandais, venait chercher des ~ mots et des informations. Il disait, en descendant l'escalier : « Je n'ai rien », ou <( mon article est fait ». Tout en prenant des notes, il parlait; c'était le plus bavard et le mieux écouté de la bande. Il y avait aussi les spirituels silencieux, Théodore Leclercq et Adrien de Jussieu. Gavé, homme froid et triste, avait pour voisin l'ancien dragon Dittmer, qui se répandait en farces et en anecdotes, et ces deux tempéraments opposés allaient collaborer aux Soirées deNeuilly. Au milieu de tout cela, Mérimée jetait sa note, une drôlerie, un mot bouffon, sans sourire, sans hausser la voix, sans regarder personne, sans suivre le trait pour savoir où il était tombé, en crayonnant je ne sais quoi sur un bout de table.
On était romantique, on Tétait avec passion, avec furie. Mais qu'était-ce au juste qu'être romantique? Les classiques insistaient indiscrètement pour le savoir, mêlant quelquefois des