‹ Mérimée et ses amisChapitre 19 sur 160 · CLASSIQUES ET ROMANTIQUES · texte numérisé non relu

CLASSIQUES ET ROMANTIQUES

grossièretés à leur insistance : c'était le cas de M. Auger. Il n'est pas aisé de s'imaginer la confusion des esprits pendant la période qui sépare ces deux manifestes, la brochure de Beyle, Racine et Shakespeare ^ et la préface de Cromwell par Victor Hugo. Il nous semble bizarre qu'un homme comme Beyle ait pu se dire romantique et en distribuer le brevet à Scribe et à Thiers. Mais ii faut songer qu'avant l'heure où Victor Hugo s'empara définitivement du mot, le définit à sa façon, et le consacra par des succès retentissants, on pouvait lui donner le sens qu'on voulait. De 1823 à 1825, le romantisme signifiait qu'on se moquait de M. Auger et des trois unités; qu'on allait tenter, à la scène et dans le roman, de peindre les gens comme ils étaient ou comme ils avaient été. Ce n'est vraiment pas la faute de Beyle si, à partir de la préface de Cronnvell, il fallut, pour être un romantique orthodoxe, suivant la formule de la place Royale, identifier l'art nouveau avec l'idéal chrétien du moyen âge : ce qui, pour le dire en passant, n'était pas plus naturel ni plus logique que de faire parler Agamemnon, Titus, Monlézunui ou

rorphelin de la Chine, comme des com-tisans de Louis XIV ou des rédacteurs de VEncyclopédie. Racine, Voltaire et leur école avaient du moins le mérite de s'être trempés aux vraies sources de notre génie national; tandis que Victor Hugo nous offrait un symbolisme d'origine teutonique et qui répugnera toujours à notre race.

Je ne voudrais pas élargir ce sujet plus qu'il n'est nécessaire, mais il faut au moins dire, avec autant de précision que possible, les idées, nuisibles ou fécondes, que Beyle déposa dans le jeune cerveau de Mérimée, qui ne contenait encore que des notions de linguistique et d'histoire rangées en bori ordre. Il faut dire aussi comment levèrent ces semences et ce qu'il en advint.

La première pensée qui vient est de consulter là-dessus Mérimée lui-même, qui, quelques années après la mort de Beyle *, écrivit très franchement — trop franchement, a-t-on dit —

1. Qans une brochure, inlilulée : //. B. et sans nom d'auteur, imprimée en 1850 à vingt-cinq exemplaires et distribuée à des amis. Cette notice a été reproduite, en partie, dans les Portraits historiques et littéraires.

INFLUENCE DK l^EYLE. 2i

ce qu'il pensait de son maître. Il le représente comme un original de beaucoup d'esprit qui parfois agissait comme un niais, avec des accès de mauvais ton cl des saillies de susceptibilité bien surprenantes chez un homme qui ne ménageait rien ni personne. Malgré ces défauts, il aimait à être avec Beyle, ce qui na signifie pas tout à fait qu'il aimât Beyle. « Peu d'hommes, dit-il, m'ont plu davantage, et il n'y en a point dont l'amitié m'ait été plus précieuse. Sauf quelques préférences et quelques antipathies littéraires, nous n'avions pas une idée commune, et il n'y avait pas de sujets sur lesquels nous fussions d'accord. » Ces mots ne permettraient guère d'apercevoir entre eux les relations de maître à disciple; mais il me semble que Mérimée se trompait sur ce point. En tout cas, il se trompait de très bonne foi, car, s'il eut connu sa dette, il l'eût payée.

Cependant, il parle de Beyle à l'Inconnue, comme d'un homme « dont les idées avaient déteint » sur les siennes. L'image n'est pas particulièrement obligeante : ni Mérimée, ni Stendhal n'avaient, comme nous, l'habitude de parer les

choses, de les relever par Texpression. Prenons l'aveu comme il se présente : en quoi Beyle a-t-il « déteint » sur Mérimée?

Mettons à part la philosophie de Beyle. Il l'avait lui-même empruntée au Système de la Nature, et Mérimée pouvait la tenir directennent de d'Holbacli ou Tavoir respirée dans Tair de la maison paternelle. 11 n'avait pas besoin que Beyle, cet « ennemi personnel de la Providence », lui enseignât que tout prêtre est un hypocrite. Les libéraux du temps le répétaient autour de lui et, ce qui est plus fort, ils le croyaient. Peut-être est-ce Beyle qui apprit à Mérimée à se moquer du patriotisme. Cela seyait à un homme qui était allé à Moscou en 1812, qui avait vécu avec des héros et ne s'était pas montré au-dessous d'eux \ Mérimée, lui aussi, était brave et sut exposer sa vie pour cette France qu'il affectait de dénigrer. La défaite nous a rendus susceptibles; sachons pourtant

1. Pendant la retraite de Russie, comme Beyle entrait un matin chez M. Daru, celui-ci lui serra la main avec énergie en disant : « Vous avez fait votre barbe, vous êtes un homme de cœur! » Le mot était parfaitement en situation et très sérieux.

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