‹ Mérimée et ses amisChapitre 21 sur 160 · VICTOR JACQUEMONT · texte numérisé non relu

VICTOR JACQUEMONT

au sérieux Stendhal comme écrivain. Comment demander des leçons de style à un homme (jui se raturait et se recopiait, non point pour corriger ses fautes, mais « pour en ajouter de nouvelles »? Pourtant, Mérimée crut Henri Jieyle lorsqu'il l'engageait à choisir parmi vingt anecdotes, réelles ou imaginaires, celle qui est vraiment significative et suggestive, en soulignant d'un relief accusé le trait qui la domine et la résume. Ce précepte descendit profondément dans l'esprit de Mérimée et s'y grava. En effet, c'est tout un système littéraire, c'est tout notre métier en raccourci.

A l'influence de Beyle, il faut joindre celle de Victor Jacquemont. Mérimée lit sa connaissance d'une façon singulière. Dans une réunion de jeunes gens, en guise de farce, le futur voyageur jeta un verre d'eau à la tête du futur romancier. Que fit Mérimée? Il s'essuya. Mais, la nuit, rentré chez lui, il s'avisa qu'on l'avait insulté, et, sans éprouver, d'ailleurs, aucun ressentiment, jugea qu'il devait demander une réparation. Le lendemain matin, il arrivait en fiacre, avec deux amis, à la porte de Jacquemont. 11

attendait, en bas, le retour de ses témoins lorsqu'il vit reparaître, avec eux, l'agresseur de la veille qui s'excusa très cordialement de sa mauvaise plaisanterie et, au lieu d'un duel, lui offrit son amitié. Jacquemont ne nous est connu que par quelques recherches de naturaliste, ses lettres sur l'Inde et sa mort prématurée. C'était un jeune homme bizarre, peu aimé dans le monde où il ne prenait aucune peine pour cacher aux sots son dédain. Il se moquait de la religion, de la poésie, des grandes phrases, de ceux qui les font et de ceux qui les croient.

Ainsi se forma le trio : Beyle, Mérimée, Jacquemont. Quelle qu'ait pu être la valeur morale et intellectuelle de ces trois amis, ils représentaient les différentes méthodes par lesquelles un art affaibli et dévoyé peut revenir au vrai et retrouver la force : Stendhal, l'observation du moi, Jacquemont, la recherche scientifique, Mérimée, l'étude de l'histoire et des civilisalions étrangères. Evidemment, là étaient l'avenir et le salut.

Lecture chez Delécluze : le Cromwell de Mérimée. — Théâtre de Clara Gazul (182?)). — Mérimée dans les salons de la Keslanralion. — Premier tour en Angleterre. — La Guzla (1827) : cfl'et produit à l'étranger; Pouchkine et Goethe. — La Famille Carvajal; la Jacquerie (1828). — La Chronique de Charles IX (1829). — Le prototype de la Turgis. — Voyage en Espagne. — La Révolution de 1830.

Un jour, sur l'invitation de Delécluze, Mérimée apporta à la réunion du dimanche un drame qu'il avait composé d'après les doctrines de Beyle. Il en donna lecture devant sept ou huit personnes. Ce qui étonna d'abord les auditeurs, ce fut le débit du dramaturge de vingt ans. C'était alors l'usage des auteurs de « faire valoir » leurs œuvres en imitant la déclamation du théâtre. Ils changeaient d'accent et d'intonation avec les si! nations et les personnages,

enflant leur voix et la laissant mourir comme s'ils eussent éprouvé et voulu inspirer toutes les émotions dont ils pensaient que leur drame était plein. Mérimée lut tout d'une même voix, gutturale, dure, monotone, — de cette même voix, apparemment, dont je lui entendis lire Lokis, quarante-cinq ans plus tard, à Saint- Cloud. Il articulait nettement, s'arrêtait aux virgules pour reprendre haleine, disait des choses épouvantables sans paraître s'en soucier, comme un greffier qui relit un procès-verbal.

Cromwell était le héros de la pièce, qui empruntait ses côtés tragiques à l'histoire, son comique au jargon puritain. Plus d'unités d'aucune sorte: la scène changeait à chaque instant; l'action se multipliait en mille complications. Dans tout cela, on se perdait un peu. Le dialogue était vif et naturel, et quelques scènes frappèrent par leur énergie, mais l'in^pression totale fut une sorte de désappointement : du moins c'est ainsi qu'en jugea Delécluze. PoiA'les jeunes gens, la question d'école dominait tout. Ils étaient décidés à applaudir et ils applaudirent. Beyle cria plus haut que les autres. Le drame

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ne fut pas imprimé, mais la lecture fit du bruit et donna une sorte de retentissement aux modestes dimanches de Delécluze. Que valait cette œuvre de début? Qui avait raison, des scrupules et des étonnements d'Etienne ou des clameurs laudalives de Beyle?Nous n'en pourrons jamais juger. Mais Mérimée a, du moins, le mérite de la priorité. Son Cromwell est l'aîné des drames historiques de Hugo et de Dumas : il a précédé de quatre ans le^ États de Blois, de Vitet. Charles de Rémusat qui cherchait, lui aussi, dans la même direction, ne lut son Insurrection de Saint-Domingue , dans le salon du directeur du Globe, qu'après l'audition de Cromwell par les habitués du dimanche.

Peu de temps après, Mérimée, qui n'avait pas encore vingt-deux ans, lisait, dans la chambre d'Etienne Delécluze, le drame intitulé les Espagnols en Danemark et le Ciel et r Enfer, petite saynète « extrêmement spirituelle, mais encore plus indévote ». L'auditoire était plus considérable; dans le nombre, Charles de Rémusat, qui « parut très frappé du talent de son rival ». On admira « la sûreté, la hardiesse avec laquelle un

écrivain si jeune peignait les maladies du cœur humain ». On alla jusqu'à le plaindre « d'avoir su dépouiller les passions du charme des illusions qui les entourent ordinairement pour les réduire à la triste réalité ». Ce langage légèrement prudhommesque a sa valeur historique : Delécluze a écrit son livre d'après des notes prises au jour le jour. Il paraît que Courier et Bertin Taîné hochèrent la tête à certaines <( horreurs » trop facilement acceptées . Mais les jeunes romantiques, ou soi-disant tels, « crurent leur cause gagnée en se voyant un si vigoureux champion ». Mérimée lut ses autres drames dans des réunions successives; il les relut chez Cerclet, oii le succès fut unanime. Sautelet, qui fondait une librairie avec Paulin, lança le prétendu Théâtre de Clara Gazul, dont quelques exemplaires furent accompagnés d'un portrait de « la célèbre comédienne espagnole ». C'était l'auteur lui-même, en robe décolletée, d'après un dessin de Delécluze qui entrait avec bonhomie dans les folies de ses jeunes hôtes. Il est plaisant de voir sortir de dessous une mantille le gros nez de Mérimée et sa bouche aux sinuosités viriles.

LE a THEATRE DE CLARA GAZUL ». 31

On adorait alors les supercheries littéraires, mises à la mode par Chatterton, Macpherson et Walter Scott; cela entrait chez nous avec le reste de l'anglomanie. Cette fois l'incognito n'était guère sérieux; pourtant quelques braves gens voulurent bien s'y tromper et on cita le mot d'un Espagnol qui avait dit : « Oui, la traduction n'est pas mal, mais qu'est-ce que vous diriez si vous connaissiez l'original ! » Ampère put écrire dans le Globe qu'un Shakspeare nous était né : cette énormité ne tua ni l'auteur du compliment, ni l'écrivain qui le reçut en plein visage. Le Théâtre de Clara Gazul n'était pas un succès de vente, malheureusement pour Sautelet; mais c'était un succès de curiosité et de surprise.

Inès MendOy l'Amour africain, une Femme est un diable, sont les pastiches d'un écolier hors ligne; mais il y a une dose égale d'imitation et d'invention dans le Ciel et l'Enfer ainsi que dans les Espagnols en Danemark. Si dans la première de ces deux pièces, Mérimée a déjà toute sa psychologie mondaine, il possède déjà, dans la seconde, son sens historique, sa divination subtile des milieux et des races. Le marquis de la Romana

et son aide de camp Juan Diaz sont parfaitement Espagnols, de sentiment et d'expression. Ils ont l'emphase héroïque de leur nation ; ils haïssent à merveille les Français. L'amoureuse du drame, Mme de Coulanges, quoique Française, est Espagnole dans Tàme. Elle l'est par la spontanéité de ses sentiments comme par son ardente mélancolie. C'est une de ces créatures d'instinct qu'on ne peut ni former ni avilir, qui ne s'instruisent ni dans le bien, ni dans le mal. Si elle avait grandi à Paris, dans cette région sociale oij la vulgarité et la bassesse s'infiltrent jusqu'aux os, elle ne pourrait avoir pour Juan Diaz ce grand et étrange amour où il y a plus de la jeune fille que de la courtisane. Mais sa mère, son frère le lieutenant, et le résident de Fionie sont trois Français authentiques . La mère, surtout, est un type de coquinerie spirituelle et géniale, comme il n'en fleurit que chez nous; pour la première fois, Mérimée s'y est complu à peindre la canaillerie féminine , à laquelle il revint sans se lasser, et, s'il avait cessé d'y croire, il eût cessé d'écrire. Ce qui recommande les Espagnols en Danemark à Tat-

VIE MONDAINE. r.)

lenlion des critiques, c'est ([u'ils y pourront faire la part du réalisme et celle de Timagination, celle de Beyle et celle de Lope de Vega, puisqu'il faut associer des induenccs si différentes.

Les premières lettres à M. Albert Stapfor datent de d82o et de 1826. Elles sont folâtres : j'emploie h dessein un mot suranné pour rendre une nuance de badinage à peu près perdue. Celui qui les a écrites a un peu de l'impertinence d'une jeune gloire poussée trop vite; il a surtout l'animation, le mouvement d'esprit d'un homme qui voit beaucoup de monde, qui est « dans le train », s'il y avait eu des trains en 1825. « Des nouvelles? J'en ai mille, mais je n'ai ni le temps, ni la place de les conter. » Une lettre du 6 mai 1825 se termine ainsi : « Dites à tout le monde beaucoup de bien de votre très humble servante, Clara Gazul ». Il est enchanté de la Sontag et attend avec impatience le retour de la Pasta. 11 a ce que nous appellerions des potins de coulisse sur une jeune artiste que le nonce du pape a aidée à rompre son engag^ement pour la marier. 11 conte cela légèrement comme

Voltaire eût conté l'histoire de Pimpette, enlevée parles jésuites.

Il se montrait beaucoup dans les salons. Il allait assidûment chez le peintre Gérard, oii il se lia avec M. Thiers. Peut-être fréquentait-il chez les Aubernon, car il y avait déjà un salon Aubernon, plus politique que littéraire. Beyle le présenta à Mme Pasta; Ampère le conduisit chez Mme Récamier. On sait que cette dame portait jusqu'au génie l'art de ranger les chaises dans son salon, séparant l'empire de la légitimité, les libéraux des ultras et les classiques des romantiques par de petits couloirs mobiles, souverainement commodes pour les papillons en frac qui cherchaient une fleur de leur goût afin de s'y poser. Mérimée ne joua point de rôle actif dans les exhibitions littéraires de l'Abbayeaux-Bois, où Delphine Gay alternait avec Talma, mais il se tenait si bien que Mme Récamier eut un moment la pensée d'en faire un attaché d'ambassade. Il eut quelquefois l'honneur de faire ses commissions. En 1830, il écrivait à Victor Hugo et lui demandait deux « bonnets d'évêque » pour la première à'IIeniani\ en

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