Henri Jouin, l'Œuvre de David d^ Angers
cluze eut pour professeur d'anglais, dans une jolie maison de campagne voisine du pays de Galles, une charmante enfant de cinq ans, la petite Flo, déjà bonne et sérieuse, et qui devait être plus tard l'admirable Florence JNightingale. Que faisait Mérimée? Peut-être ébauchait-il ses liaisons d'amitié avec ces aimables viveurs Sharpe et Ellice, auxquels il resta si attaché*. Je tremble pour les « bonnes mœurs » dont parlait, avec une complaisance paternelle, l'auteur de Y Innocence donnant à manger au serpent. Le Londres galant d'alors avait d'appétissants mystères pour les étudiants en amour.
L'année suivante, Mérimée eût voulu prendre sa volée dans une autre direction et avec un autre compagnon, avec Ampère. Il a raconté lui-même, dans une préface écrite en 1840, ce qui se passa alors entre les deux amis. Il s'agissait d'aller par tous pays à la recherche de la couleur locale, qui était comme le Saint-Graal des jeunes romantiques. Mais comment? L'argent
1. Prosper Mérimée rendit probablement visite au célèbre Hazlitt, qui, vingt-quatre ans plus tôt. avait été, à Paris, l'hôte de sa famille. — Voir aux appendices.
a LA GuzLA ». :n
manquail. <( Harontons noire voyage, iinpiimons-en le récit et, avec la somme que cette publication nous rapportera, nous irons voir si le pays ressemble à nos descriptions. » Pour sa part, Mérimée se chargea des chansons populaires de la Dalmatie. Avec cinq ou six mots illyriens, deux bouquins pédants et insipides, il improvisa la Guzla en quinze jours. Elle fut imprimée à Strasbourg, et il s'en vendit, nous assure Fauteur, une douzaine d'exemplaires. Mais les étrangers y furent trompés, notamment Pouchkine, qui prit la peine de traduire plusieurs morceaux comme des échantillons très curieux du génie illyrien. « A partir de ce jour, conclut lestement Mérimée, je fus dégoûté de la couleur locale, en voyant combien il est aisé de la fabriquer. »
Il ne faut le croire qu'à demi. En 1840, il cédait au plaisir de dire une impertinence à l'école de Hugo — impertinence qui ne pouvait nuire à sa candidature académique. Il cédait aussi à la tentation de se moquer de lui-même et de se peindre plus mauvais qu'il n'était. L'explication de 1840 est une seconde mystifîca-
tion greffée sur celle de 1827, mais elle ne vaut pas la première, qui demeure, je crois, la plus parfaite de l'histoire littéraire ^ En si peu de temps, avec ces misérables matériaux, comment ce Parisien de vingt-trois ans, ce petit bourgeois grandi entre papa et maman, put-il deviner et s'assimiler les sensations violentes et simples de ces primitifs? Comment certains détails, certaines images, absolument étrangères à nos manières de sentir, à nos habitudes intellectuelles, se sont-elles présentées à son esprit? Par quelle prodigieuse dépense d'imagination a-t-il su faire de chacun de ces poèmes si courts un drame complet en raccourci? Notes, préface, appendices, biographie du barde Maglanovitch, plus vivant que la vie, pédante et candide dissertation sur les vampires et sur le mauvais œil, jusqu'à ces bourdes et à ces exotismes d'un traducteur mi-sauvage et mi-savant qui entourent cette poésie sombre d'une bordure comique, tout concourt à l'illusion. Non seulement on absout le poète russe d'y avoir été pris, mais on a quelque velléité d'être dupe soi-même, malgré la confession du coupable, et, quant à la couleur