Voir à l'appendice V
GOKTHR FT « F.A GUZLA ». 39
locale, loin que la Guzla nous en guérisse, ell(î serait capable de nous faire croire, pour un moment, que c'est tout l'art, ou presque tout.
Mérimée diminue à la fois le mérite et le succès de son livre. En France, la Guzla ne passa point inaperçue; à l'étrang-er, elle fut très remarquée. On a déjà vu l'enthousiasme de Pouchkine; Goethe ne fut pas moins favorable dans un article qu'il écrivit à ce sujet et qu'Albert Stapfer s'empressa d'envoyer à son ami. Mérimée lui répondit : a Remercîments pour l'arlicle de Goethe que vous avez pris la peine de traduire pour moi. S'il faut vous dire la vérité, il m'a paru un peu plus lourd que les morceaux de critique du Globe, ce qui n'est pas peu dire. Je n'en suis pas moins très reconnaissant de ce souvenir.... » Dans l'article en question Goethe louait fort le jeune écrivain, mais dévoilait la supercherie. Il avait été mis sur la voie, disait-il, par l'étrange parenté de ces deux mots, Guzla et Gazul, qui ne sont qu'un même nom avec deux voyelles interverties. Mérimée lui retire impitoyablement cette gloire, et de façon à rendre quelque peu ridicule le Jupiter de la
poésie allemande. « Ce qui diminue son mérite à deviner Fauteur de la Guzla, c'est que je lui en ai adressé un exemplaire, avec signature et paraphe, par un Russe qui passait par Weimar. Il s'est donné les gants de la découverte afin de paraître plus malin K » Sur ce point Mérimée se trompait, comme me l'a fait remarquer M. Yovanovitch : la dédicace adressée à Goethe, qui est conservée à Weimar et dont M. Félix Chambon a donné le texte exact dans ses Notes sur Prosper Mérimée, est datée du 27 août et, dès le 25 juillet, Gœthe fait mention dans son Journal des ballades suspectes. Berger, beau-frère de l'éditeur Levranlt, lui avait envoyé les bonnes feuilles que Gerhart lui traduisit en allemand.
C'est en 1828 que Mérimée publia la Farnille Carvajal et la Jacquerie. Dans la Famille Carvajaly Mérimée continuait la veine de Clara Gazul et faisait un pas de plus vers l'absolue liberté du drame. De l'Espagne, relativement paisible et policée, son rêve d'historien et d'artiste l'emportait vers cette Amérique espa-
1. Correspondance inédile avec Albert Stapfer. Lettre du 11 décembre 1828.
a LA JACQUKRFK. » 44
giiolo OÙ l'immotiso espace, l'ardfMir du clim.il, rabscnce de lois donnaient carrière à des passions sans frein. Dév(doppant un épisode de la chronique d'Ustariz, il montrait un père qui est amoureux de sa lille et qui a recours au crime pour la posséder. Mérimée a lionorablement échoué dans cette peinture répugnante comme dans tous les sujets qui mettent en jeu l'érotisme cérébral, et qui relèvent de la physiologie plutôt que de l'analyse morale. Son réalisme n'allait pas jusque-là, retenu qu'il était par cette peur de se salir qui tient lieu de vertu aux délicats. Mérimée adorait les chats : après Beyle, c'est J'animai qui lui en a le plus appris sur son métier. Comme le chat, il est nerveux, gracieux, élégant jusqu'en sa brusquerie et, comme lui, toujours propre. C'est un talent qui se lèche les pattes.
La Jacquerie est le récit, sous forme scénique, de l'insurrection des paysans dans le Beauvaisis pendant la captivité du roi Jean. L'auteur y a fait entrer, autant qu'il l'a pu, les incidents caractéristiques qui se produisirent, à ce moment, sur d'autres points du royaume.
Nous y cherchons non la froide unité des anciens tragiques, mais un centre d'intérêt, une progression dramatique, comme dans Goetz de Berlichingen ou dans YHenry VIII de Shakspeare : nous ne les y trouvons pas et nous comprenons que l'histoire mise en dialogue n'est pas un drame historique. L'impression produite par la Jacquerie est analogue à celle que donne une toile du xv' siècle où une infinité de petites têtes apparaissent, placées sur le même plan et tournées toutes dans le même sens. Si on les regarde de près, on voit qu'elles sont très fines et très diverses. Il eût fallu la plume de Garlyle ou de Michelet pour peindre ces paysans affolés. Mais les bourgeois sont vivants ainsi que les gens de guerre et les religieux. Florimond, c'est la folie héroïque qui à perdu toutes nos grandes batailles de la guerre de Cent Ans, la présomption rachetée par le dévoiiment, la chevalerie qui ne sait pas obéir, mais qui sait mourir. Montreuil fait la guerre parce que la guerre est la seule occupation possible à son rang; mais on sent que, dans un autre siècle, il se serait contenté de fumer ses terres
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et (le siéi^cr au comice agricole. Les deux aventuriers anj^lais sont excellents : Siward, un commerçant en cuirasse, et Brown, un ivrogne plein de vin et d'honneur; tous deux avec le courage insolent de leur race. Mais c'est dans les moines que triomphe la psychologie subtile de l'historien dramaturge. Il y a le moine savant, intrigant, un peu sorcier, que l'ambition jette dans la politique comme elle fera plus tard de Fouché et de Talleyrand. 11 y a le moine ignare et fanatique, qui tremble de mourir, mais devient furieux et réclame le martyre dès qu'on touche à la châsse de son saint patron. Et, derrière eux, on découvre d'autres figures monacales, moins arrêtées, mais encore distinctes. Pour couronner la peinture des gens d'Église, l'aumônier de brigands, peint en deux traits : un de ces paradoxes vivants toujours chers à Mérimée.
Les auteurs jugent de leurs livres par la peine qu'ils y ont prise, et le public en juge par le plaisir qu'il y a trouvé : de là de fréquents malentendus entre nos lecteurs et nous. Mérimée ne comprit pas bien le froid accueil fait à la
Jacquerie. Mais il se remit à l'œuvre : « Je travaille extraordinairement, écrivait-il à Albert Stapfer *, non seulement pour un paresseux comme moi, mais pour un homme de lettres, M. Defauconpret excepté. Je fais un méchant roman qui m'ennuie, mais que je veux finir parce que j'ai bien d'autres plans en vue. Si Dieu m'est en aide, je noircirai du papier en 1829. »
Le « méchant roman », c'est la Chronique de Charles IX. Je suis bien aise d'apprendre que Mérimée ne l'aimait pas, car je suis un peu de son avis. De Shakspeare, il tombait à Walter Scott qu'il traduisait, non à la Defauconpret, mais à la Dumas, en l'assaisonnant d'un ressouvenir du genre picaresque. La préface, assez ambitieuse malgré l'affectation de modestie, annonçait une thèse historique à plaider, une explication toute neuve de la Saint-Barthélémy, et rien de tout cela ne se trouve dans le livre. L'inspiration de la Chronique, c'est la passion antireligieuse, la seule cause qui ait parfois fait
\. Correspondance inédite avec Albert Stapfer. Lettre du 16 décembre 1828.
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manquer de goût à. Mérimée. Passe pour le sermon du frère Lubin, pot-pourri et parodie des excentricités tliéologiques du xvi*= siècle. Mais, à la fin, la colère l'emporte sur la gaîté. La mort de l'aîné des Mergy, qui écarte de son lit le pasteur et le prêtre, veut être tragique et manque son effet parce qu'elle n'est pas possible, bisloriquemont. Mergy est un voltairien qui se trompe de siècle : renvoyons-le à la ménagerie de Mme Geoffrin ou à une charbonnerie quelconque de 1825. Il est trop facile, quand on raconte la Saint-Barthélémy, de rendre les catholiques odieux; mais il est trop difficile, même pour un talent comme Mérimée, d'escamoter aux calvinistes le prestige du martyre.
La Chronique de Charles IX n'offre point ce fini, cette concentration qui caractérise Mérimée dans quelques-unes de ses œuvres. On sent qu'elle a été écrite sans plaisir et comme bâclée. Le style a une sorte de fluidité qui touche à rinsignifiance et ne suffit pas à donner de la valeur aux parties qui n'en ont point par ellesmêmes. L'aventure d'auberge, les conversations
des jeunes seigneurs, le duel et le chapitre intitulé les Deux moines, nous apparaissent à demi effacés comme si la pierre ponce avait passé dessus. Les affres de la Saint-Bai diélemy, la lutte de la Turgis avec son amant, le siège de la Rochelle et le combat de Vaudreuil avec Rheincy peuvent donner encore de l'émotion, mais cette émotion est trop agréable pour être profonde. Ceux qui ont tiré de la Chronique de Charles IX un opéra l'ont bien jugée : ils en ont fait à la fois Téloge et la critique *.
Mérimée s'était tenu parole : Tannée 18.29 fut pour lui une année de travail et de succès. C'est en juin que la Revue de Paris publia le Carrosse du Saint-Sacrement. Cette fois encore la scène se passe dans une de ces vice-royautés espagnoles transatlantiques où régnaient de si étranges mœurs et qui séduisaient l'imagination de Mérimée. Une courtisane, la Périchole, après avoir ardemment convoité certain
1. La Chronique de Charles IX a élc traduite deux fois en anglais. La plus récente de ces traductions, publiée en i890, est due à un écrivain de jurande valeur, George Saintsbury, qui l'a fait précéder d'une remarquable étude sur la vie et l'œuvre de Mérimée. Cotte belle publication est illustrée par Toudouze (Londres, in-4, 1890).
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carrosse qui doit la mettre liors de pair, l'obtient enfin du vice-roi, son vieil amant, et se décid(i à rollVir au Saint-Sacrement. Ce désir et ce revirement sont toute la pièce, à part les délicieuses broderies que l'esprit y a jetées. Dans le fait véritable dont Mérimée s'est inspiré, la conversion de Péricliole était un coup de la grâce, un accès d'iiumilité et de repentir, un soudain prosternement de la pécheresse aux pieds du Dieu qu'elle avajt offensé. L'auteur du Carrosse a imaginé un autre dénouement et, par conséquent, une autre héroïne. Sa Périchole est une fine mouche, aussi déliée qu'elle est fantasque, capable de diplomatie, à ses heures, pour regagner le terrain perdu par ses impertinences et reconquérir d'un coup l'opinion dont, après tout, son métier a besoin. C'est pour éblouir qu'elle a voulu le carrosse; en le donnant à l'église, par un apparent sacrifice, elle met le sceau à son triomphe. Jamais on n'eût persuadé à Mérimée que son ingénieuse conception fût inférieure à la saisissante et naïve réalité. Ses contemporains ne Teussent pas cru davantage.
U Occasion , qui parut en novembre de la même année et fut réunie, en 1830, avec le Carrosse, aux prétendues pièces de Clara Gazul*. est une œuvre rare et neuve entre toutes celles de Mérimée. Rien, ici, de la sécheresse qui gâte quelques écrits de sa maturité. Tout ce qui se trouve dans le cœur d'une enfant de quatorze ans, qui aime jusqu'à en mourir, coule librement devant nous. Qu'on lise le monologue de Mariquita, ce monologue hors de toute proportion avec les monologues connus et qui eût suffi à faire déclarer cela du « théâtre impossible » en 182o. Il est fait d'incohérences émouvantes, de riens tragiques, de puérilités et de stupidités qui font monter les larmes aux yeux. Voilà justement la psychologie qu'en ce moment on cherche, mais sans y avoir encore réussi, à faire passer sur notre scène. Avant Mérimée, elle ne s'était fait entrevoir que dahs Clarisse Harlowe et dans les Lettres de la religieuse portugaise, ici enchifrenée de puritanisme, là affadie par la belle phraséologie d'un temps qui écrivait trop bien.