‹ Mérimée et ses amisChapitre 28 sur 160 · Correspondance inédile avec Albert Slapfer, 4 septembre · texte numérisé non relu

Correspondance inédile avec Albert Slapfer, 4 septembre

Don Gipriano Gusman Palafox y Portocarrero, comte de Teba, était le frère cadet de ce comte de Montijo qui, au début du siècle, avait failli changer le sort de la monarchie et arracher sa patrie à la plus humiliante des tyrannies, celle de la sottise et de l'imbécillité. Il tenait des conspirateurs d'autrefois par l'audace, des grands révolutionnaires modernes par l'ampleur des vues. Il entra dans le palais d'Aranjuez à la tète d'une petite troupe résolue et, pendant quelques heures, tint sous sa main le roi, la reine et le favori Godoï. Mais rien ne bougea dans la nation; pas une voix ne répondit à son appel. On traita de fou Eugenio de Montijo parce qu'il avait échoué : il eût été un héros s'il avait réussi.

Son frère Cyprien offrit son épée à Napoléon et devint colonel d'artillerie au service de la France. A la défense de Paris en 1814, il commandait les élèves de notre École polytechnique, et les dernières volées de canon qui, du haut des buttes Montmartre, retardèrent d'un jour notre honte, c'est le colonel Portocarrero qui les tira. C'est au milieu de cette fumée qu'on

LA COMTESSE DE TEBA. a 3

aime h entrevoir ce beau et pâle visage, ennobli plutôt que défiguré par la terrible blessure qui l'avait privé d'un de ses yeux, ce soldat pliilosopbe, au cerveau banté par des rêves confus de délivrance et de progrès, disgracié pour avoir trop aimé la liberté et la France, et qui, jusqu'au bout, porta fièrement sa disgrâce.

Tel était l'homme dont Mérimée devint l'ami. Sa femme, qui avait dans les veines un mélange de sang écossais et de sang wallon, étonna et encbanta le jeune homme par sa grâce, l'activité de son esprit, la vivacité de sa parole, l'étendue de ses conpaissances. Elle savait à fond l'histoire de l'Espagne, de ses anciens rois, de sa langue et de ses monuments. L'auteur de Clara Gazul était sous le charme. « Vous souvenezvous, écrivait-il plus tard, des belles histoires que vous me contiez, en 1830, dans la Calledel Sordo, sur l'Alhambra et le Généralife *? » Pour compléter l'attrait de cette maison, il faut se représenter deux petites filles de quatre et cinq ans, Paca et Eugenia, jouant autour de la robe

1. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 31 juillet 1847.

de leur mère. Eugenia, la filleule du comte de Montijo, née à Grenade dans un jardin, au milieu d'un tremblement de terre, frappait par son regard pensif, étonné, mélancolique, ce même regard de « prédestiné » que Paris a vu, trente ans plus tard, dans les yeux de son fils ^ On eût dit qu'elle ne s'était pas encore remise de son étrange entrée dans la vie ou que ses vagues rêveries enfantines fussent traversées par le pressentiment des coups de théâtre qui l'attendaient. Mais qui eût pu songer à tout cela lorsque le jeune visiteur de la Calle del Sordo caressait les cheveux dorés de la petite Eugenia, tandis que sa mère contait les légendes des rois maures, les exploits du Campeador, ou du Boelo, les souvenirs de Pelage et de don Pèdre? Le jeune homme parcourut l'Andalousie. A Grenade, il flirta avec une jolie gitana, « assez farouche aux chrétiens, mais qui, pourtant, s'apprivoisait à la vue d'un duro " ». Plus d'un souvenir des guerres vivait encore dans les lieux que traversa Mérimée. En voici un qui

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