‹ Mérimée et ses amisChapitre 45 sur 160 · COURTES NOUVELLES · texte numérisé non relu

COURTES NOUVELLES

parler par leur Ijouchc, écrire avec leur [ilume. Mérimée traversait un de ces moments où l'imitation est d'autant plus fidèle qu'elle est inconsciente et instinctive. La Double Méprise commence par cette phrase : « Julie de Cliaverny était mariée depuis six ans environ, et depuis à peu près cinq ans et six mois, elle avait reconnu non seulement Timpossibilité d'aimer son mari, mais encore la difliculté d'avoir pour lui quelque estime ». Un peu plus loin, on apprend que la seule vraie maîtresse est une femme qui vous aime assez pour renoncer au bal, une femme chez laquelle on arrive en bottes crottées lorsqu'elle est déjà toute parée et à laquelle on dit: « Restons! » C'est l'esprit de Beyle et jusqu'à son style.

Non seulement Mérimée adoptait la psychologie de son ami, mais il jetait sa pensée dans le même moule, lui empruntait ses formes brèves, décisives, autoritaires . Il n'écrivait plus que des nouvelles, pour deux raisons. La première, c'est le manque de temps; la seconde, c'est que l'inspiration un peu courte de Mérimée s'arrangeait mieux des suggestions que des analyses.

Il doit peut-être à ce double accident le meil-

leur de sa gloire, car c'est l'avis de tous qu'il a excellé dans les courts récits, et je me garderai de contredire à l'impression générale, bien que, comme on l'a vu et comme on le verra encore, ma prédilection incline vers d'aulrcs œuvres. Je reconnais volontiers pour des chefsd'œuvre Matteo Falcone, Vabbé Aubin et la Prise de la redoute (née, peut-être, à la suite d'une conversation avec Beyle). Je ne puis mettre sur le même rang la Double Méprise, ni le Vase étrusque . On a beau m'avertir que le Vase étrusque contient un lambeau d'autobiographie et que Saint-Clair, c'est Mérimée peint par luimême : je me méfie du portrait. Qu'on se calomnie ou qu'on se flatte, qu'on s'accuse ou qu'on s'excuse, on n'est jamais un très bon peintre de soi-même. Quelle que soit la valeur du document, il ne saurait faire perdre au Vase étrusque cette légère odeur de high-life qui le parfume tout entier et le gâte à demi.

L'affectation mondaine diminue, et Mérimée retrouve des loisirs pour écrire, en 1834, une assez longue histoire, les Ames du Purgatoire. C'est, sous une forme à demi moderne, tantôt

« LES AMES DU PURGATOIRE, h lOi

rai lieuse et lanlôt sombre, l'histoire de D. Juan de Maraua, Tune des deux légendes qui sont comme les affluents d'où ce puissant courant s'est formé. La couleur espagnole a, cotte fois encore, bien servi Mérimée, et son scepticisme s'est gardé d'intervenir dans la scène de la conversion où don Juan assiste à ses propres funérailles, non plus qu en ce soudain et dernier jet de passion qui lui fait commettre encore un homicide sous le saint habit du pénitent. Il a respecté , rendu sans sourire le dénouement, si étrangement mêlé de terreur et de pitié, né de tendres et pieuses imaginations auxquelles le pardon semblait facile, la rechute plus facile encore : dénouement auprès duquel, pour le dire en passant, la fin de don Juan Tenorio, en dépit de Molière et de Mozart, ne semble qu'un efl'et de mélodrame.

En 1837, Mérimée publia la Vénus cCIlle, une des cinq ou six nouvelles qui lui ont fait une ré[)utation de conteur hors ligne. En elTet c'est là qu'on peut voir ses meilleures facultés à l'œuvre. D'abord il y a une méchante femme, car, bien que statue, elle vit et agit. Sans une

méchante femme pour l'inspirer, point de talent chez Mérimée. Dans la Vénus d'Ille, il a sous la main un autre élément de succès dont il avait déjà essayé dans la Vision de Charles X/(4829) et auquel il devait revenir plus d'une fois : la peur. Cet art de faire peur est-il vraiment un art? Ceux qui le possèdent et le pratiquent s'en cachent de leur mieux. Mais Je caractère de Mérimée lui fait une joie de détruire l'illusion qu'il a créée, et, après avoir effrayé son lecteur, de se moquer de lui en lui montrant la simplicité des mgyens employés. Dans un article sur les premières œuvres de Nicolas Gogol, il réduit la terreur artificielle à une recette qui rappelle les formules de la Cuisinière bourgeoise. « Commencez par des portraits bien arrêtés de personnages bizarres, mais possibles, et donnez à leurs traits la réalité la plus minutieuse. Du bizarre au merveilleux la transition sera insensible, et le lecteur se trouvera en plein fantastique bien avant qu'il se soit aperçu que le monde réel est loin derrière lui. » En effet, qui a jamais eu peur, après dix ans, en lisant un conte de fées? Pour que le surnaturel ou, si Ton veut, le mys-

LA PEUn EN LITTERATUni:. 103

térieux, l'élrange, l'inexpliqué nous émeuve, il faut que nous le rencontrions au détour de quelque bruyant carrefour de la vie, à deux minutes de l'Opéra et de la Bourse. De plus, la terreur ne peut être chez nous qu'une impression nerveuse, une courte défaillance de l'esprit, le frisson que donne un courant d'air froid venant, par une fenêtre soudainement ouverte, des pays de la mort et du rêve. Notre positivisme habituel , notre amour-propre d'animal rationnel et critique se remet vite, et il faut prévoir ce retour ofl'ensif en donnant deux issues au récit : Tune vers l'impossible, l'autre vers le monde réel. Cette loi, Mérimée a oublié de la poser, mais il a fait mieux : il en a donné une application sans défauts dans la Vénus (Tllky , dont le dénouement nous laisse dans le doute, entre un événement fantastique et une explication très simple, sans que l'auteur fasse comprendre de quel côté il penche. La Vénus d'Ille fait-elle encore peur? C'est une question que le public seul peut résoudre.

Mérimée avait emprunté à un chroniqueur latin du x*' siècle la curieuse légende qui forme

le fond de la Vénus d'Ille \ Ce qui lui appartient en propre, c'est l'audace avec laquelle il a jeté ce vieux sujet en pleine vie moderne. Il est également le créateur des figures, plus ou moins distinctes, qui se meuvent dans son récit et notamment de l'antiquaire, qui supporte très avantageusement la comparaison avec celui de Walter Scott. Combien d'honnêtes savants de province, rencontrés au cours des tournées officielles de Mérimée, ont, sans s'en douter, fourni un trait à ce personnage si vigoureusement, quoique si sobrement décrit!

1. On trouvera aux appendices le texte de ce morceau caractéristique où se confondent les deux mytholo;,Mes , la chrétienne el la païenne, et où se reflète, avec une certaine puissance sombre d'imagination, l'étrange confusion d'idées qui, dans la Rome du x® siècle, répondait au désordre des mœurs. J'avais cru Mérimée l'inventeur de la Vénus d'ille : c'est M. le comte Nigra qui, après avoir lu mes articles de la Revue des Deux Mondes, a bien voulu m'écrire pour me signaler mon erreur. L'opinion du comte Nigra est que c'était Villcmain qui avait appelé l'attention de Mérimée sur cette chronique. En elTet elle se trouve insérée dans le texte de la Vie de Grégoire VU, qui, écrite avant 1840, n'a vu Le jour qu'après la mort de l'auteur et après celle de Mérimée.

Après Hermann Corner, Gautier de Coinsi, bénédictin de Sainl-Médard de Soissons, qui vivait et écrivait au xin* siècle, lira de la même légende, en la modifiant, un petit poème, intitulé : Du Varlet qui se maria à Sotre-Dame (V. Barbazan, Fabliaux, t. 11). Enfin, dans notre siècle, Thomas Moore a traité le même sujet dans V Anneau {The Bing).

a COLOMBA. » iOYi

Un voyage de deux mois fait en Corse dans le cours de l'année 1840 donna naissance à Colomba qui le mil, d'une façon définitive, au premier rang parmi les favoris du public et lui ouvrit l'Académie française. Dans ce petit roman, point de terreur, mais la plus attrayante, la plus candide, la plus fermement dessinée, la plus finement nuancée des jolies méchantes de Mérimée! Et puis, des brigands excellents; trop spirituels peut-être, trop lettrés, trop proches parents de Fra Diavolo, mais Mérimée les voyait ainsi et les peignait de verve, sans affectation ni parti pris. Tout enfant, il s'était enivré des aventures de Morgan, de l'Olonnais et de Montbard l'Exterminateur. — (( Je goûte fort les bandits, écrivait-il longtemps après, non que j'aime à les rencontrer sur mon chemin, mais l'énergie de ces hommes en lutte avec la société tout entière m'arrache, malgré moi, une admiration dont j'ai honte. » — Il n'en avait pas honte du tout, et, au lieu de s'en défendre, d'être entraîné « malgré lui », il nourrissait, lorsqu'il en trouvait l'occasion, cegoiit naturel pour les déclassés et les réfractaires. C'est ce goût qui le poussait,

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