‹ Mérimée et ses amisChapitre 47 sur 160 · Voir à l'appendice V · texte numérisé non relu

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roué. Passé Toctroi de Paris, comme il n'espérait plus voir de femmes et ne tenait pas à voir les arbres, il fermait les yeux pour ne les rouvrir qu'à l'arrivée.

Si habitué que je sois aux airs dédaigneux de Mérimée, qui jouissait de la vie infiniment plus qu'il ne voulait le laisser voir, j'ai failli, cette fois, être sa dupe. En réalité, à part quelques mésaventures — la plus grave fut une sotte accusation de soustraction de manuscrit dont il sera question plus loin, — ces voyages le reposaient, l'amusaient, servaient au développement de son esprit et de son talent. D'abord, malgré tout et malgré lui, il observait. C'étaient des scènes d'élections, moitié ignobles, moitié gaies, qui devaient plus tard prendre place dans les Deux Héritages ; c'était une veillée avec les paysans, où il improvisait, pour les épouvanter, un de ses contes les plus noirs; c'était la physionomie des « trous » étuuiés sur place, avec celle des originaux qui y fleurissent et ne peuvent fleurir que là; mille choses ennuyeuses à subir, amusantes à raconter, mille sensations qui ne seraient pas allées le chercher dans son cabinet

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de la rue Jacob et dont quelque chose est venu jusqu'à nous à travers la brièveté et la discrétion, toutes scientifiques, de ses Notes de Voyage.

Grâce à ces notes, nous pouvons le suivre au cours de quatre importantes tournées. Dans le premier volume, publié en 1835, nous avons les impressions qu'il jetait sur son carnet à la fin de la journée et qui servaient de matière première à ses rapports. Dans les recueils suivants, datés de 1836, 1838 et 1840, nous possédons les rapports eux-mêmes ou des extraits de ces rapports. Le quatrième a la forme d'un mémoire, et l'ordre deS matières y prime l'ordre des dates. Les trois derniers, on le conçoit, sont moins larges d'esprit, moins riches en détails personnels, moins agréables à lire que le premier. Pourtant, on y sent très peu la contrainte officielle; on oublie « Monsieur le ministre », ([ui reparaît seulement lorsqu'on a de l'argent à lui demander pour sauver quelque vieille pierre, menacée de destruction par la barbarie du public ou l'avarice des particuliers. •

Je ne veux pas accompagner Mérimée de ville

en ville; je me contente de l'apercevoir, par échappées, aux heures ou aux minutes intéressanles.

Ainsi j'aime à le voir, errant sur la colline déserte où se dressa probablement Gergovie, en compagnie d'un officier qui est en même temps un archéologue. Il tient les Commentaires de César ouverts au septième livre. Il fait de grands pas réguliers pour prendre des mesures; quelquefois il s'agenouille dans la poussière, interroge son compagnon, s'interroge lui-même, revient à son livre, évoque tous les détails du siège, jour par jour, heure par heure, essaie de les faire accorder avec la nature des lieux, mais sans violence, sans parti pris : « Oui, peut-être, c'était là.... Mais comment la cavalerie a-t-elle pu charger ici? Comment les légionnaires, avec le poids qu'ils portaient, ont-ils pu courir pendant douze cents pas sur un pareil terrain? » Il serait capable de faire la course, avec un poids égal sur les épaules, pour mieux savoir ce qu'il en est. La scène change, le voici dans l'église Saint-Sauveur d'Aix, devant le portrait du roi René. La physionomie du vieux prince lui

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raconte loute son histoire. « Un bonhomme blasé, plein de finesse, mais paresseux, et qui se fait, avant de rien entreprendre, cette question qui suffit à dégoûter de tout : cui bono? » La scène change encore : il arrive près du Gard, un soir de tempête « comme le Gardon débordé roule avec un bruit affreux ses eaux couleur de café. Le ciel est à l'orage, mais une éclaircie dore le monument qui semble étincelant de lumière. Le site sauvage, la solitude complète du lieu, le bruit du torrent » l'émeuvent, lui donnent, en une soudaine et pénétrante émotion, le frisson du sublime.

Un autre jour, il sera un autre homme. A Vienne, on lui a dit : « Il y a une statue chez Mme Michoud ». Et il passe le Rhône un matin (c'est le 7 septembre 4835) pour aller chez Mme Michoud. Il y trouve, en effet, une statue bien conservée, mais qui accuse la décadence par le fini du détail. On dirait une assez belle nourrice de vingt-sept à vingt-huit ans, aux seins légèrement pendants. « C'est de la peau », dit-il. Il y met le doigt, s'attend presque à la voir céder trop facilement. Ce n'est pas le senti-

ment du sublime qui l'effleure en ce moment et SCS réflexions seraient bonnes pour les dîneurs du café de la Rotonde.

Un nouveau décor. Mérimée traverse l'Esterel en compagnie d'un savant homme qui a l'âme d'un artiste et d'un poète. C'est Fauriel, l'historien de la Gaule méridionale. Le lendemain, par une belle journée d'été, ils s'embarquent pour les îles de Lérins et les voilà bercés sur les eaux du golfe de Cannes. Un vétéran de Napoléon, gouverneur de Sainte-Marguerite, leur fait les honneurs de la prison du Masque de fer. Puis je vois les deux érudits, au milieu des pierres croulantes qui roulent sous leurs pieds, explorant les souterrains du vieux couvent fortifié de Saint-Honorat, bizarre construction « qui semble faite pour jouer à cache-cache » et où les visiteurs remarquent, dans les cellules monacales, des trumeaux galants. Ils reviennent à terre, toujours devisant des choses de leur commun métier. Aucune voix ne sort des choses, éternellement ignorantes et muettes, pour dire à ce jeune homme : « C'est ici que tu mourras. Ta tombe se creuse en ce lieu qui te paraît si beau. »

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L'homme (jui a souri au souvenir plus que mondain des joyeux moines de Saint-Honorat entre avec respect dans l'antique abbaye de Solesmes où les bénédictins venaient de rentrer. C'est dom Guéranger lui-même, alors jeune prêtre, qui lui en montre avec beaucoup de politesse les curiosités archéologiques. Ces deux êtres si différents se rencontrent et se comprennent dans l'amour de la science. Lui, dont tant de métiers et de passions dévorent la vie, il a une phrase de sympathie émue — qui dut étonner « Monsieur le ministre » — sur ces loisirs infinis et cette perpétuité des laborieuses traditions qui permet aux octogénaires d'entreprendre avec confiance les tâches les plus ardues ou les plus vastes. Ce que l'individu commence, l'ordre le finira.

Ce sentiment le prépare à pénétrer sans impatience dans cette Bretagne, terre des rêveuses somnolences et des langueurs mystiques. Tout à l'heure il admirait le moine érudit; maintenant il comprend presque, il envie vaguement le moine songeur et Imaginatif qui se contente de prier et de regarder le ciel. Assis au fond de la

baie de Paimpol, il « ne peut détacher ses yeux

de cette mer blanchissante d'où sortent çà et là les têtes verdâtres d'une n^ultitude de rochers », et s'étonne de voir là des arbres du midi, « qui laissent tomber leurs fruits dans les flots ». Alors sa pensée se reporte vers cette majestueuse abbaye de Beauport, dont les restes imposent encore, vers ces « riches oisifs qui vivaient là et croyaient peut-être ^ honorer Dieu en ornant leur demeure! » Il en cherche la raison et la trouve. C'est que « les habitudes contemplatives de la vie monastique ont, de tout temps, donné à l'esprit le sentiment du beau abstrait, indépendant de toute idée d'utilité réelle. Assuré d'une vie uniforme et douce, borné dans ses plaisirs comme dans ses ambitions, plus qu'aucun autre à l'abri, par son caractère sacré, des revers de fortune, le moine du xiii* siècle pouvait et devait aimer le beau pour lui-même. »

Cet aveu lui échappe sans qu'il y songe. Ailleurs, il s'enfoncera encore plus loin et plus profondément dans cette âme religieuse du passé qui,

1. Je souligne le peut-être. Je parierais qu'il l'a ajouté à Paris en corrigeant les épreuves, lorsque le charme a été rompu et qu'il s'est retrouvé en compagnie de ses livres et de ses amis, de son Bayle et de son Beyle.

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l;ï plus qu'ailleurs, chuchote à noire oreille quelques-uns de ses secrets. Voici Mérimée dehout sur le toit d'un dolmen. Il regarde le soleil se coucher sur la mer, vers Kerzerho. Autour de lui, en files régulières, les blocs de Karnak allongent dans la campague déserte leurs avenues infinies, pareils à autant de soldats géants arrêtés dans leur marche et pétrifiés sur place : noirs sur l'horizon du couchant, éclatants de rouge clarté sur la verdure assombrie des ajoncs. Heure auguste, spectacle inoubliable! Dans ce temple qui ne se souvient même plus du nom de son dieu, qui sait jusqu'où s'envola la pensée du grand sceptique?

Mais revenons. Ces voyages, utiles à Mérimée, ont-ils servi la science et l'art? A-t-il été un bon inspecteur des monuments historiques?

Lorsque je me suis posé cette question pour la première fois, j'hésitais à la résoudre. Aujourd'hui, appuyé de témoignages dont l'autorité n'est point contestable, je réponds avec certitude : « Oui, Mérimée a été un bon, et même un grand inspecteur des monuments; il a été l'inspecteur type; un initiateur et un maître pour ceux qui

sont venus après lui. » En sorte que je me demande si toute son œuvre littéraire accumulée fait équilibre à ses rares services artistiques.

D'abord, il faut se rappeler comme il avait été préparé à ce rôle par les circonstances, ces dons héréditaires pour le dessin, que l'éducation première avait cultivés et développés.

On a vu qu'il dessinait partout et toujours : c'était pour lui un passe-temps et une attitude, presque un besoin. Il semait ses lettres de croquis et d'hiéroglyphes. A l'inconnue, il envoyait la silhouette et le chapeau d'une Allemande rencontrée sur le Rhin en bateau à vapeur. Dans une lettre à Mme de Montijo, il parlait de « la position élevée à laquelle ne pouvait manquer d'arriver M. le duc de la Victoire », et il accompagnait cette prophétie d'un dessin expressif, jeprésentant Espartero, qui se balançait à une très haute potence. La correspondance avec Requien, déposée au musée d'Avignon, est couverte, également, d'illustrations curieuses. J.-B. Rathery, l'aimable et savant bibliothécaire, siégeant un jour dans une commission à côté de Mérimée, ramassa avec la permission de son

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