TRISTE ETAT DE NOS MONUMENTS EN
(près d'Autun) qui passait pour le tombeau de Divitiacus. Celui du pape Innocent VI, à Villeneuve-lez-Avignon, disparaissait sous les barriques dans la resserre d'un tonnelier qui avait pratiqué pour ses outils une amroire dans le soubassement. Les jacobins avignonnais, experts à faire tomber les têtes, avaient, pour s'entretenir la main, décapité des saints de pierre par centaines; les pieux Bretons avaient infligé le même sort à certain personnage d'un groupe sculpté qu'on supposait être le diable en personne, assis au chevet de la Vierge mourante pour prendre note de ses péchés. Deux serruriers de la Charité-sur-Loire avaient collé leurs sordides échoppes aux flancs vénérables d'une vieille église. Quelques mois avant le passage de Mérimée, un soldat qui avait reçu chez eux un billet de logement et dont le grabat était dressé au long d'un bas-relief représentant le Père éternel au milieu de ses anges, s'était levé de mauvaise humeur parce que les insectes l'avaient empêché de dormir. « C'est toi, avait-il crié, qui es l'auteur des punaises. Tiens, voilà pour toi! » Et, d'un coup de bâton, il avait brisé
l'image*. Des soldats corses casernes au château des Papes, à Avignon, s'étaient montrés moins barbares et plus avisés. Avec leurs couteaux ils avaient adroitement détaché des fragments de vieilles fresques qu'ils revendaient avantageusement aux amateurs.
La fureur du badigeon sévissait dans nos campagnes. Quand les curés ne blanchissaient pas leurs églises à la chaux, c'étaient les communes qui prenaient l'initiative de ces actes de désolanle propreté. Avec quelle joie Mérimée félicitait le curé de Saint-Maximin, qui avait énergiquement lutté avec son conseil municipal pour « conserver à ses murailles le noble vernis dont le temps les avait revêtues! » Ce curé avait été jusqu'à fermer son église et jusqu'à suspendre toutes les cérémonies du culte, traitant ainsi ses paroissiens comme des excommuniés. « Je les aurais laissés six mois sans messe! » disait-il à Mérimée. Ce fut un combla lorsque l'inspecteur général, admirant dans la sacristie
1. Ces paroles du soldat sont-elles authentiques? J'incline à croire que Mérimée a composé ce discours comme Tite-Live composait les siens.
DIFFICULTES A VAINCRE. l2o
de nna2:niruiues boiseries, apprit que le curé les brossait et les vernissait lui-même. Il ne fit qu'un saut jusqu'à l'aubero-e, écrivit une lettre pressante au ministre pour que l'Etat envoyât immédiatement un tableau à ce prêtre admirable qui vernissait les boiseries et ne disait pas la messe! Malheureusement, il y en avait si peu qui lui ressemblassent!
Lorsque Mérimée interrogeait la tradition populaire, elle lui répondait par de grossières fables. Elle attribuait à César tout ce qui était romain, camps, aqueducs, souterrains, jusqu'à des dolmens celtiques. Elle hésitait gravement pour la paternité d'une peinture, entre deux artistes dont l'un était mort et l'autre n'était pas né à l'époque oii le tableau avait été fait. L'archéologie locale naissait à peine et, en beaucoup de points, ne révélait son existence que par des prétentions et des bévues. Ailleurs un enthousiasme maladroit gâtait tout. A Nîmes, par exemple, on reconstruisait les monuments antique^s sous prétexte de les restaurer, et cette erreur était peut-être la plus funeste de toutes.
C'est au milieu de ces difficultés innombrables que fut commencée et poursuivie l'œuvre de la commission des monuments historiques. Cette œuvre fut si belle et si grande qu'aucune parole ne saurait l'exagérer. Je ne veux rien détourner de la gloire collective de ce groupe admirable qui réunissait toutes les opinions et toutes les aptitudes dans un commun patriotisme et auquel la France nouvelle doit les reliques de la vieille France. Il suffirait peut-être de rappeler que Mérimée, après avoir été un des promoteurs de cette institution, en était devenu, sous le nom de secrétaire, le ressort le plus actif et l'ordinaire inspirateur. Cependant j'avoue que j'aurais voulu déterminer la part personnelle qui lui revient et doit lui rester. J'ai soumis la question à l'homme qui me semblait le plus propre à la résoudre, au continuateur et à l'élève de Mérimée, à M. Emile Bœswillwald. M. Bœswillwald reconnaît combien il est difficile de préciser en un pareil sujet. Il m'a, néanmoins, signalé, comme devant beaucoup à l'initiative particulière de Mérimée, l'amphithéâtre d'Orange, le théâtre d'Arles, l'église de Saint-