VOYAGES A.ROME ET EN G RIXE
singulièrement au talent enffumé dans celle étroite prison et tenu de faire grand dans l'espace de quelques niilliniètres. L'élimination des détails secondaires et la mise en valeur des choses les plus importantes, qui ne sont qu'une convenance dans les autres branches de l'art, étaient, dans celle-là, une nécessité, une question de vie ou de mort. C'est ce qu'il exprime, avec sa finesse et sa brièveté substantielle, dans plusieurs lettres à M. Stapfer, à propos d'un sculpteur auquel tous deux s'intéressaient.
Il lui tardait d'aller retremper ces sentiments à leur source, dans les lieux où ils ont fécondé l'intelligence antique et avec lesquels ils offrent une affinité naturelle. En 1839, il faisait un séjour de quelques semaines en Italie : « Je ne comptais pas aller à Rome, écrivait-il au docteur Requien, mais je me suis laissé entraîner par M. Beyle. J'en suis on ne peut plus content (je dis de Rome), mais il y a tant de choses à voir qu'on s'y extermine. La faliguje des jambes n'est rien auprès de celle qu'on éprouve à voir quarante mille belles choses dans une matinée. »
Deux ans après, il revenait à Rome avec Ampère,
au retour d'un voyage en Grèce et en Orient qui fut le plus mémorable de sa vie.
Ce qui le frappa en Grèce, ce fut le contraste entre la petitesse du théâtre et la grandeur des hommes, des actions et des pensées. La Grèce lui apparut comme la médaille par excellence, un abrégé clair et complet, un raccourci merveilleux de rhistoire humaine. Pour Tétudier, il avait un guide inappréciable, Charles Lenormant*, dont il a dit que c'était Pausanias ressuscité. Tous trois — avec un quatrième compagnon, M. Jean de Witt — visitèrent les Thermopyles. Ils suivirent le sentier par où la trahison a permis aux Perses de tourner le défilé, et sentirent craquer sous leurs pieds les feuilles tombées des chênes verts. C'est ce même bruit qui, plus de deux mille ans auparavant, avait averti les Spartiates de l'approche des Immortels. Ils tressaillirent à ce souvenir qui leur rendait si présente la scène d'Hérodote. Une génération qui grandit dans l'ignorance des langues anciennes ne comprendra pas ces émo-
1. Article nécrologique sur Charles Lenormant, Portniils historiques et littéraires.
LES THEFUIOPYLES. i.i\
lions presque religieuses, que tant d'hommes, après Chateaubriand et Byron, sont allés demander à cette terre de Grèce. Pour être vrai, il y a plus de quarante ans que le livre railleur d'Edmond About a rompu le charme. Déjà cet esprit nouveau s'accuse chez Mérimée, qui ne veut pas être dupe des enthousiasmes tout faits. Témoin cette page oii le classicisme et le réalisme se balancent avec agrément et justesse :
« J'ai eu le bonheur de passer trois jours aux ïhermopyles, et j'ai grimpé non sans émotion, tout prosaïque que je sois, le petit tertre où expirèrent les derniers des trois cents. Là, au lieu du lion de pierre, élevé jadis à leur mémoire par les Spartiates, on voit aujourd'hui un corps de garde de chorophylaques ou gendarmes, portant des casques en cuir bouilli. Bien que le dédié soit devenu une plaine très large par suite des atterrissemenls du Sperchius, bien que cette plaine soit plantée de betteraves dont un de nos compatriotes fait du sucre, il ne faut pas un grand eiï'ort d'imagination pour se représenter les Thermopyles telles qu'elles étaient cinq siècles avant notre ère. » En <juelques mots très
sobres, mais très concluants, il explique la force de la position, la supériorité de Farmement en faveur des Grecs. On lui a montré, à Athènes, des pointes de flèches ramassées sur les champs de bataille de la guerre médique : elles sont en silex. (( Pauvres sauvages, n'ayez jamais rien à démêler avec les Européens! » Et il ajoute : « S'il y a lieu de s'étonner de quelque chose, c'est que ce passage extraordinaire ait été forcé. Léonidas eut le tort d'occuper de sa personne un défilé imprenable et de s'amuser à tuer des Persans, tandis qu'il abandonnait à un lâche la garde d'un autre défilé, moins difficile, qui vient déboucher à deux lieues en arrière des Thermopyles. Il mourut en héros; mais qu'on se représente, si l'on peut, son retour à Sparte, annonçant qu'il laissait aux mains du barbare les clés de la Grèce *? »
Sans être aussi fatales à M. Lenormant qu'à Léonidas, les ïhermopyles furent, pour lui, l'occasion et le théâtre d'un sérieux accident. 11 tomba de cheval et se démit l'épaule. Ampère et Mérimée continuèrent leur route vers l'Asie