‹ Mérimée et ses amisChapitre 55 sur 160 · EN ASIE MINEURE · texte numérisé non relu

EN ASIE MINEURE

Mineure. BieiiloL ils quittaient Smyrme, munis de tous les papiers nécessaires, parmi lesquels un passeport qui reconnaissait à Mérimée « des yeux de lion » et « des cheveux de tourterelle ». Le gendarme turc qui libellait ce poétique passeport et constatait les premiers ravages du temps dans la chevelure blonde de l'auteur en vogue était loin de se douter qu'il préparait des matériaux à l'histoire littéraire.

Voici donc Ampère et Mérimée sur cette vieille route de Smyrne à Ephèse, où ont passé tant d'hommes et d'idées destinés à troubler et à changer le monde. Ils ont avec eux un (aciotum et un guide, \\\w Français, l'autre Musulman. Seulement le Français ne sait plus sa langue, le Musulman ne sait plus sa religion, et Mérimée, qui taquine impartialement toutes les Églises, tourmente Ahmed au sujet du chagrin que ses libations de rhum doivent causer au Prophète. Pour mettre le comble à la confusion des races, l'escorte est complétée par Calogeros, un (jrrec né à Peshawur.

Ils vont ainsi, l'un dessinant, l'autre rêvant. Ils arrivent à Ephèse, et Mérimée fait remarquer

à son ami cette architecture à la fois coquette eV barbare, qu'il explique d'un mot : « C'est un artiste grec qui a travaillé pour des Romains ». Il ouvre de bonne foi les yeux et les oreilles, mais il est resté le même que sur le trottoir de la rue Jacob, avec son sang-froid et ses habitudes critiques. Ampère, passionné, mobile, tout entier aux sensations qui lui rendaient les voyages si délicieux, prend, comme Teau, la teinte du ciel : « Le théâtre, dit-il, était rempli par un troupeau de chèvres noires. Un petit chevrier turc sifflait, assis sur un débris. Une immense volée de corneilles décrivait de longs circuits dans les airs. Vers la montagne, le ciel était pluvieux et grisâtre et d'un éclatant azur du côté de la mer. Sur des nuages cuivrés passaient des nuages blancs comme des spectres. Par moments, une lueur claire et pâle illuminait les ruines immenses, les cimes sévères, la plaine déserte. Je n'ai rien vu de plus sublime \ »

La chose la plus « sublime » qu'eut vue Ampère, c'était toujours celle qu'il voyait. Son com- 1. Lettre de J.-J. Ampère à Sainte-Beuve.

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