Lettre *a la Comtesse de Montijo, du 3 février
SCANDALE D tf ARSENE GUILLOT J). 149
Doudan qui le raconte dans une lettre au [)riFice de Broglie, — que Mérimée consulte le sort en ouvrant au hasard Homère et en interrof^eant le sens des premiers mots de la pag"e. Enfin le jour de Télection arrive. Il est nommé, non pas « triomphalement » cette fois, mais au septième tour de scrutin, avec 19 voix, contre 13 données à Casimir Bonjour et 4 à Alfred de Vigny.
C'était le 14 mars 1844. Le lendemain, Arsène Guillot paraissait dans la Revue des Deux Mondes et de hruyants repentirs éclataient dans les rangs des partisans de Mérirnée qui n'eût peutêtre pas été élu si Arsène Guillot avait vu le jour quelques heures plus tôt. En effet, M. ^[olé et M. de Salvandy exprimèrent très hautement leur regret.
N'en déplaise à Mérimée, M. Mole et M. de Salvandy n'avaient pas tout à fait tort de trouver Arsène Guillot immorale. Elle l'est, en effet, bien que « l'aréopage de vieilles femmes » réunies chez Mme de Boigne en eût décidé autrement. Elle est immorale parce qu'elle montre la vertu ennuyeuse, pédante, hypocrite,
presque haïssable. Mais il y a aussi une moralité à faire voir l'agonie d'une pauvre fille, vulgaire d'éducation et de métier, ennoblie par un sentiment très vrai, très fort que purifie sa violence même. C'est sans doute ainsi qu'en jugèrent les « vieilles femmes », et, à ce point de vue, elles ont raison contre M. Mole. Pour nous, sans faire fi de la morale, jugeons en artistes les questions d'art. Mme de Piennes est en bois, son amoureux aussi. Mais Arsène est ' admirable. Avant et depuis, de Manon Lescaut à la Fille Élisa^ que de courtisanes amoureuses ! Parmi les auteurs que ce sujet a tentés, les uns sont allés au delà, les autres sont restés en deçà. Arsène est sans défauts. Elle a des traits de sincérité, d'humilité et de passion qui lui appartiennent et qu'on ne dépassera pas. Avec quelques morceaux de Clai^a Gazul, c'est la plus humaine des œuvres de Mérimée, et je défie les librettistes, race sans pitié, d'en faire un opéracomique. Mais l'Académie française qui avait cru nommer un froid et élégant historien, adroit à empailler les grands hommes de l'antiquité, s'apercevait, avec stupeur, qu'elle avait appelé
l'éloge de NODIER. loi
dans son sein un romancier réaliste. Mérimée était, de son coté, fort ému et fort irrité. Il se consola en songeant « qu'il faisait peur ». D'ailleurs, l'incident s'oublia vite, comme tout s'oublie à Paris.
Restait le plus dur, le discours de réception. Il écrivait à Mme de Montijo : « Je suis fort empêché présentement à écrire l'éloge de mon prédécesseur, Charles Nodier. Il me faut d'abord lire ses ouvrages, ce qui n'est pas toujours trop facile, ni trop amusant ; puis les louer, ce qui coûtera parfois à ma franchise *. » Il ne connaissait pas, même de vue, l'homme qu'il allait enterrer suivant les rites académiques. Il alla trouver sa fille, Mme Ménessier. C'est cette Marie Nodier qui aidait son père à faire les honneurs de l'Arsenal aux jeunes poètes de la pléiade et à laquelle les vers de Hugo et de Musset ont fait une sorte d'auréole. Mérimée ne la vit pas sous un jour aussi favorable, mais il la trouva obligeante et spirituelle. Elle lui conta sur son père diverses anecdotes, entre autres