‹ Mérimée et ses amisChapitre 68 sur 160 · CHEZ LES GITANOS · texte numérisé non relu

CHEZ LES GITANOS

trente personnes dans une chambre comme celle que j'occupais à Madrid. Il y avait trois guitares et Ton chantait à tue-têle en romani et en catalan. La société se composait de cinq gitanas, dont une assez jolie, et d'autant d'hommes de même race; le reste, catalans, voleurs, je suppose, ou maquignons, ce qui revient au même. Personne ne parlait l'espagnol et l'on n'entendait guère le mien. Nous n'échangions nos idées qu'au moyen de quelques mots de bohémien qui plaisaient grandement à l'honorable compagnie. Es de nostres, disait-on. J'ai glissé un duro dans la main d'une femme en lui disant d'aller chercher du vin. Cela m'avait réussi quelquefois en Andalousie dans de pareilles circonstances. Mais le chef des bohémiens lui a aussitôt arraché l'argent et me l'a rendu en me disant que j'honorais trop sa pauvre maison. On m'a donné du vin et j'ai bu sans payer. J'ai retrouvé ma montre et mon mouchoir dans ma poche en rentrant chez moi.... Les chansons, qui m'étaient toutes inintelligibles, avaient le mérite de me rappeler l'Andalousie. On m'en a dicté une en romani, que j'ai comprise. C'est un homme qui

parle de sa misère et qui raconte combien il a été de temps sans manger. Pauvres gens! N'auraient-ils pas été parfaitement justifiables s'ils m'avaient pris mon argent et mes habits et mis à la porte à coups de bâton * ! »

Es de nostres! Lorsque M. Etienne lui en avait dit autant au nom de l'Académie française, il ne lui avait pas fait moitié autant de plaisir que le chef des gitanos.

Mérimée suivait avec intérêt la politique espagnole, mais il eut de bonne heure la sagesse de renoncer à la comprendre. Il lui suffisait de savoir que Mme de Montijo était du parti de Narvaëz. A l'un des retours du duc de Valence au pouvoir, en octobre 1^47, la comtesse fut faite camarera mayor. Les compliments qu'adressa Mérimée à son amie au sujet de sa nouvelle dignité sont mêlés de beaucoup de réserves et d'inquiétudes. « Vous êtes donc vraiment camarera mayor et vous en êtes contente? Cela suffit pour que j'en sois content aussi.... Vous pourrez faire du bien : c'est assez. Quoi que vous en

1. Lettre à la cçmtesse de Monlijo, Barcelone, 15 novembre 1846.

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