‹ Mérimée et ses amisChapitre 91 sur 160 · REFUS DE MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

REFUS DE MÉRIMÉE

Berry à se désabonner à I.i Hevue de Paris. Hemettre en lumière quelque chose d'aussi léger me semble un peu dan'.;ereux. Le public ne pense pas à mal : j'ai (|uelque peur de le mettre de mauvaise humeur en me jetant à sa tète.

« Je ne doule pas que la Périchole jouée par vous ne fût applaudie. Mais on pourrait vous accuser de bizarrerie pour avoir choisi ce rôle, et l'on en dirait bien d'autres de l'auteur.

« Troisième objection. Je viens de relire le Carrosse du Saint-Sacrement, et je trouve, malg^ré mes entrailles paternelles, que cela ne ressemble nullement à une comédie. Les scènes sont cousues à la diable les unes au bout des autres, el mille défauts, qui passent à la lecture, deviendraient énormes à la représentation.

« Voilà mes objections, madame. Je serais bien enchanté, d'ailleurs, si ma saynète pouvait vous servir de canevas. Mais il faudrait bien des broderies pour en cacher la grossièreté. Malheureusement, je suis tout à fait incapable de vous aider à en refaire quelque chose de présentable.

Je n'ai pas la moindre habitude de la scène et je me sens particulièrement impropre à écrire pour le théâtre. Ne connaissez-vous personne qui voulût se charger de travailler à transformer ma Périchole et delà rendre digne de vous?

« Je vous demande pardon, madame, de répondre si mal et si tard à votre aimable lettre. Je vous ai dit franchement tous mes scrupules, et, avant de vous les dire, il a fallu que je relusse mon œuvre qui m*a semblé n'avoir d'autre mérite que celui d'avoir attiré votre attention.

« Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes très humbles hommages.

« Prosper Mérimée. »

Si le post-scriptum de M. Arsène Houssaye a raison, et si Mérimée était amoureux d'Augustine Brohan, on conviendra qu'il jouait serré avec elle et que la lettre qui précède n'est pas d'un amoureux naïf. On remarquera aussi qu'elle est datée de la fin de l'été de 1848 et que la pièce fut jouée seulement au printemps de 1850. Mérimée mit donc environ dix-huit mois à se

CONSENTEMENT TARDIF. 2ir)

laisser séduire : je parle de Tau leur et non de riiomme. Ces dix-huit mois avaient emporté une de ses objections. Les rois et les vice-rois avaient regag^né du terrain, s'étaient rassis pour un temps sur leurs trônes ou leurs demi-trônes. Les évoques tenaient le haut du pavé, faisaient des lois et faisaient la loi. Pour un homme qui vivait de sa place et en faisait vivre sa mère, il y avait de nouveau du danger et, par conséquent, du courage à les attaquer. En mars 1850 comme en septembre 1848, Mérimée était toujours étranger aux choses du théâtre et il ne semble pas que le collaborateur invoqué dans la lettre à Augustine Brohan se fût présenté dans l'intervalle. Mérimée donna pourtant son consentement et les rôles furent distribués *. Brindeau dut jouer le vice-roi, M. Maubant l'évèque; M. Edmond Got se chargea du secrétaire Martinez et le licencié échut à Monrose. On abrégea le titre : le Carrosse du Saint- Sacrement devint le Carrosse tout court. M. Arsène Houssave

1. M. Jules Claretic n'a pu dé^'ouvrir sur les registres de la Coniédie-FraiHaise aucune liace d'une lecture faite au comité ni, par conséquent, d'un vole régulier.

m'a écrit : « Mérimée ne vint qu'une fois aux répétitions et s'en alla content ». M. Got ne se rappelle pas la présence de l'auteur à une seule répétition, et ajoute qu'en raison de son absence « on n'osa presque rien modifier * ».

Le jour de la représentation, Mérimée se présenta au théâtre avec deux dames et, au moment d'entrer dans sa loge, il entendit siffler dans la salle. « Il me demanda, écrit M. Arsène Houssaye % quelle pièce on sifflait et ne pouvait croire que ce fût la sienne, n'ayant jamais été sifflé, ni dans son œuvre ni dans sa vie. Il me dit comme Pradon : « Je vais siffler avec tout le monde ». Mais il eut beau faire semblant de rire, il était atteint et il m'en voulut toute sa vie de cet échec imprévu. »

Sans mentionner les sifflets, M. Got, si bien placé pour en juger, m'a assuré que la pièce

1. Le texte joué est introuvable. Il n'existe ni à la censure, ni aux archives du Théâtre.

2. Il va sans dire que je donne cette anecdote sous la responsabilité de M. Arsène Houssaye. M. Jules Claretie me l'a confirmée de son témoignage indirect. Il l'a entendu raconter à un de ses amis qui la tenait d'Augustine Brohan. Voir sa lettre aux appendices.

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