‹ Mérimée et ses amisChapitre 92 sur 160 · LA PIECE TOMBE · texte numérisé non relu

LA PIECE TOMBE

n'avait eu u en somme qu'un médiocre succès ». On lisait le lendemain 14 mars dans la Revite et Gazette des ThMtres : « M. Mérimée aurait dû penser qu'il pouvait compromettre son nom. II n'a rien demandé, mais il a laissé faire, abandonnant même ses droits d'auteur qui profileront aux indigents. » Les artistes, comme c'est l'usage, se tiraient de la bagarre mieux que l'auteur. Dans ce même article, signé Eug. Laugier, Brindeau était déclaré « charmant »; Mlle Brohan s'était montrée « très aimable, très fine, très spirituelle ». On n'en voulait qu'à sa robe d'argent qui rappelait trop le papier dans lequel on enveloppe le chocolat ou dont on habille les bouchons de Champagne.

Etait-ce cette robe qui avait fait tomber la pièce? On a vu des désastres de ce genre dans notre ville fantasque. Je crois plutôt que cette saynète fort spirituelle, mais encore plus indévote, comme eût dit le bon Etienne Delécluze, déplut aux « honnêtes gens » de ce temps-là, qui étaient les libéraux de 1829 unis à leurs anciens adversaires et devenus, de par la fusion, les cléricaux de 4850.

On fît des coupures, mais sans succès. La pièce parut arrêtée à la quatrième représentation. Mlle Brohan, disait-on, était malade. De quoi donc? Les méchants répondaient ! « D'une chute de Carrosse ». On donna encore deux représentations, à des intervalles assez longs ; puis tout fut dit *.

J'ai tenu à raconter avec quelque détail cette curieuse expérience parce qu'elle fut unique dans la vie de Mérimée. Il se le tint pour dit et, comme on l'a vu par la lettre à Augustine Brohan, il n'avait pas besoin de ce dur avertissement. Le public lui refusait les qualités drama-

1. Mérimée avait-il réellement fait l'abandon de ses droits aux indigents? Et à combien pouvaient se monter ces droits? L'inépuisable complaisance de M. Jules Claretie me permet de jeter un peu de lumière sur ces questions.

Le 13 mars, on donnait avec le Carrosse, I.ouison et la Ciguë. Augier et Musset touchèrent chacun 17 fr. 13; Mérimée rien. Le 14, Augier recevait 39 fr. 15; Mérimée, toujours rien. Le n, les droits d'Augier montaient à 161 fr. 18, et les héritiers Vial touchaient 88 fr. 59. Le nom de Mérimée est toujours absent. Le 20, on joue Racine et Mérimée; le second ne se présente pas plus que le premier pour émarger. Les deux dernières représentations ont lieu le 8 et le 14 avril, et l'auteur du Carrosse ne vient point prendre sa part des maigres recettes. Si l'on calcule les droits de Mérimée d'après ceux de ses confrères, on verra qu'il s'agit d'une somme de cent à deux cents francs qu'il a non pas abandonnée aux indigents, comme le dit le Messager des Théâtres, mais oubliée systématiquement dans la caisse des sociétaires.

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