‹ MériméeChapitre 4 sur 6 · ET DOUBLE ÉLECTION A L'INSTITUT · texte numérisé non relu

ET DOUBLE ÉLECTION A L'INSTITUT

Lorsqu'on lit les lettres que Mérimée adressait à ses amis, surtout aux femmes, durant ses tournées d'inspection, on serait tenté de voir en lui le plus ennuyé des mortels et le fonctionnaire le plus dégoûté de ses fonctions que possédât alors cette France où il y en avait tant. Il se plaint de tout et de tous, des gens et des choses, des lits, de la cuisine, des routes, des voitures, de la conversation. Les provinciaux sont stupides, les femmes sont laides et mal habillées. Le vandalisme est partout; les savants sont de faux savants; leur amour pour les monuments est si maladroit et si indiscret qu'un « sage ennemi » vaudrait mieux.

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Il ne faut pas être dupe de ces geigneries. Le pessimisme de Mérimée avait été, au début, une pose : il était devenu une attitude habituelle ou, comme on dirait aujourd'hui, un état d'âme.

Le plaisir, évidemment sincère, qu'il avait à retrouver son coin de feu, ses livres et ses chats ne doit pas nous empêcher de voir et de constater ce fait que Mérimée était un vagabond. Gomme beaucoup d'hommes il alliait le goût du chez soi et la passion du nomadisme. Il était de la race des « chemineaux » que tourmente la nostalgie des grandes routes. Il allongeait ses voyages officiels en y ajoutant des voyages de fantaisie qui l'entraînaient de plus en plus loin. C'était l'Angleterre ou l'Espagne, c'était le Rhin, c'était l'Italie, la Grèce ou l'Asie Mineure. Même dans ses tournées, il ne s'ennuyait pas autant qu'il lui plaisait de le dire. Il y trouvait d'excellentes occasions d'observer non pas seulement la grosseur comparative des punaises et la dureté des matelas dans les différentes auberges de France, mais aussi les mœurs et les caractères. C'est alors qu'il connut toutes les variétés de la monomanie archéologique qui a trouvé place dans plusieurs de ses nouvelles. Dans tel coin de province, traversé en temps d'élection, il dut rencontrer quelques-uns des traits les plus amusants et les plus amers des Deux Héritages, Dans un presbytère ignoré, il a peut-être reçu l'hospitalité de l'abbé

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Aubain. Çà et là, certains logis privilégiés Tatlendaient, lui réservaient le plat favori ou l'anecdote préférée. Logis de vieux garçons sybarites qui assaisonnaient l'érudition de gauloiserie. Tel le docteur Requien, le bibliothécaire d'Avignon, avec lequel il entretint longtemps une correspondance, malheureusement impossible à publier. Tel encore ce docteur Cauvières auquel l'avait adressé Charles Lenormant et dont les bons dîners lui avaient laissé un souvenir presque tendre.

Ces bonnes fortunes d'épicurien n'étaient pas les seules auxquelles il fût sensible. Dans ses lettres, dans ses rapports au ministre ou dans les notes qu'il rédigeait au jour le jour et qui servaient de base à ces rapports, nous trouvons la trace des sensations brèves, mais vives, fines et sincères, que l'art ou la nature lui avaient données au cours de ces voyages. Un jour, bercé par le bruit monotone des flots, il s'oublie à rêver au bord de l'Océan, près d'un couvent ruiné et, pendant cette heure de paresse contemplative, le génie mystique de la vieille Bretagne, celtique et chrétienne, se révèle à lui. Un coucher de soleil orageux aperçu derrière le pont du Gard donne toute sa valeur au monument et lui fait comprendre un aspect encore inconnu des paysages méridionaux. Un portrait du roi René évoque devant lui le xv® siècle. Sur le site de Gergovie, les Commentaires à la main, il suit pas

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à pas les légions, monte à Tassant avec elles, recompose et revit la scène. Quelquefois il n'est pas seul et peut échanger ses impressions avec un compagnon de son goût. Témoin la bonne journée passée dans les ruines du vieux château de Saint-Honorat avec Fauriel, l'historien de la civilisation provençale, au milieu d'un des plus beaux paysages qui soient au monde et en vue de ce rivage de Cannes où il devait se réfugier pour mourir.

D'autres ont aimé avant lui les dîners gourmands, les libres propos, les couchers de soleil et les rêveries sur le passé, les mille sensations qui nous viennent de la montagne ou de la mer, des landes ou des bois; d'autres en ont parlé tout aussi bien, sinon mieux que lui. Ce qui est propre à Mérimée, c'est ce qu'on pourrait appeler les joies du métier, les sensations spéciales inhérentes à sa fonction. Ces sensations, il les devait à des dons naturels, fortifiés et cultivés par une éducation toute particulière. Pour faire un bon inspecteur des monuments, il faut être artiste, critique, historien; il faut, de plus, posséder la technique de l'architecture, ou plutôt de toutes les architectures; il faut, enfin, aimer sa besogne pour en supporter sans fatigue, comme sans dégoût, les aridités et les minuties. Toutes ces qualités étaient réunies en Mérimée, avec la conscience qui leur fait produire tout ce qu'elles peuvent donner.

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On a vu se développer de bonne heure en lui le sens historique, c'est-à-dire l'esprit critique qui classe, compare et juge les documents, avec l'intuition qui rend visible et intelligible l'homme d'autrefois, ses idées, ses mœurs, ses passions. Artiste, il l'était de naissance et il s'en fallut de peu qu'il ne le fût de profession. Lorsqu'il avait dix-huit ans, son père écrivait au peintre Fabre, de Montpellier : a II n'a pas pris de leçons et dessine comme un élève » (comme un élève de l'Ecole des beaux-arts, apparemment). A toutes les époques de sa vie, nous le voyons jouant avec le crayon qui lui semble aussi familier que la plume, et sa pensée, en naissant, prend aussi aisément la forme graphique que la forme littéraire. Il remplit ses lettres de croquis pendant les séances des comités dont il est membre, la feuille de papier placée devant lui se couvre d'esquisses; même dans un salon, il dessine tout en écoutant et en jetant son mot dans la conversation. Ces esquisses et ces croquis sont, en général, des caricatures. Dans le genre sérieux, il s'essayait au portrait et au paysage, cultivait surtout l'aquarelle qu'il traitait un peu à la façon de la miniature. Toujours mécontent de lui-même, il recommençait trois ou quatre fois le même ouvrage avec une patience et une obstination inexplicables. Son faire est timide, sans franchise; son coloris manque de fraîcheur, mais la précision du détail indique, du moins, que le

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peintre a aperçu toutes les nuances de son modèle et a voulu les rendre.

Lié, d'une part, avec Gérard et les peintres de la pléiade impériale, de l'autre, avec David d'Angers, Eugène Delacroix, Devéria, Gélestin Nanteuil, c'està-dire avec les audacieux et les raffinés de l'école nouvelle, il fut à même de comparer les deux esthétiques et les deux méthodes. Il ne prit point parti entre elles et fut éclectique en art comme il l'était devenu en littérature. Il soumettait la peinture romantique et la peinture classique au même crité- . rium, et ce critérium n'était pas celui de l'impression. L'impression, pensait-il, diffère suivant les individus ; dans un même homme suivant l'âge, l'humeur, la disposition intime. A quelques années de distance, il se rappelait avoir éprouvé, devant le même chef-d'œuvre, des sensations différentes, parfois opposées. Gomment construire un système avec de pareils matériaux? Gomment déduire des principes permanents de ces mouvements passagers et contradictoires de notre esprit. Donc, au lieu d'appliquer à la peinture, à la sculpture les lois de la critique littéraire et de les juger d'après l'effet qu'elles produisent en nous, nous devons les critiquer d'après les lois qui leur sont propres, nous devons nous inquiéter de la perspective, des proportions, de la lumière, de la beauté et de la vérité des tons, ainsi que de la manière dont ils sont obtenus et de

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beaucoup d'autres choses semblables. Cette critique est la vraie critique d'art. Seulement, elje déroute le public qui ne la comprend pas, et elle demande une éducation très complexe chez ceux qui la cultivent. Mérimée s'éta^it donné cette éducation-là et, après vingt ans d'expérience, ses rapports étaient devenus — au jugement des connaisseurs — de véritables modèles du genre : nourris, sobres, clairs, concluants. Peu à peu, comme tous ceux qui s'occupent exclusivement d'architecture, il en vint à lui subordonner les autres arts, à ne voir en eux que des auxiliaires de l'architecture au point de vue décoratif. Quant à l'architecture elle-même, il l'étudia à toutes les époques, sous tous . ses aspects, dans toutes ses applications. Architecture pélasgique, celtique, grecque, romane, byzantine, gothique; architecture civile, militaire et religieuse. En matière d'architecture antique, il avait des. partis pris, des colères qui montrent combien le sujet lui tenait au cœur. Hors du dorique et de sa massive simplicité, point de salut. « Je voudrais, écrivait-il à Charles Lenormant en revenant de Pœstum, que l'inventeur de l'ordre ionique fût pendu et que celui du corinthien fût roué vif. » En ce qui touche les cathédrales du moyen âge, il eut sa .manière de voir un peu étroite, un peu terre à terre, mais très personnelle. Il laissait à d'autres le soin de traduire et de chanter dans des pages lyriques, le symbolisme religieux

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dont les églises gothiques sont la manifestation Lui, abordant la question par le côté historique, évolutionniste, voyait ce même genre gothique naître du roman et du byzantin par des gradations insensibles, inaperçues, mais nécessaires. Pour lui, le pilier était une déformation de la colonne, l'ogive un plein cintre manqué, le contrefort extérieur un expédient de constructeur ignorant et maladroit qui a sacrifié le dehors au dedans et acheté la légèreté apparente de l'édifice par des moyens grossiers et enfantins. Des siècles d'efibrts pendant lesquels l'imagination des artistes avait été constamment, patiemment tendue vers le même objet, avaient enfin introduit une sorte d'harmonie entre ces misérables éléments et les avait élevés à la beauté. Théorie toute technique et tout humaine de l'art gothique, bien différente de la fièvre médiévale qui sévissait alors autour de Mérimée, mais qui, cependant, fit de lui, dans la pratique, un gardien aussi pieux, aussi jaloux de nos vénérables monuments qu'auraient pu l'être un Montalembert ou un Raoul Rochette.

En i83o, à travers tout le pays, une armée de spéculateurs — la fameuse a bande noire » — s'acharnait à détruire tout ce qui restait encore des monuments de la vieille France. Ils avaient besoin d'être défendus contre le mauvais vouloir, contre l'ignorance, contre la cupidité et ausâi contre la fausse science ou le zèle aveugle ^ Ici c'était le fana-

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tisrae catholique, là c'était la fureur révolutionnaire qui avait mutilé des statues; ailleurs c'était un conseil municipal, épris de propreté, qui avait fait passer à la chaux des fresques anciennes ou de précieuses boiseries. Ailleurs on « restaurait » : ce qui est souvent la façon la plus grave, la plus irréparable de manquer de respect aux ruines. Enfin le gouvernement prit ces reliques menacées sous sa protection et la commission des Monuments historiques fut créée. Mérimée en était un des organisateurs et en devint le secrétaire. Dans cette fonction, il exerça une influence considérable sur la rédaction des instructions données aux inspecteurs en même temps que sur l'emploi des crédits et de l'autorité ministérielle. Il est difficile de distinguer son œuvre particulière au milieu de l'œuvre collective accomplie par ses collègues. On peut cependant citer quelques monuments qui lui doivent plus spécialement leur conservation. Il partage avec M. de Montalembert le mérite d'avoir sauvé la curieuse église de Vézelay. Il a appelé l'attention des connaisseurs sur l'église de Saint-Savin dont il a écrit l'histoire. Le théâtre d'Orange, celui d'Arles, l'église de Saint- Martin de Tours et la cathédrale de Laon doivent beaucoup à ses persévérants efforts, et Ton peut voir, par la plus récente correspondance de lui qui ait été mise au jour, qu'aucune démarche ne coûtait à ce paresseux, qu'aucun ennui ne rebutait ce blasé

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lorsqu'il s'agissait d'intéresser un ministre à quelque débris artistique que l'étranger se préparait à nous enlever ou même à une humble église de village prête à tomber de vieillesse. Et par ce dévouement intelligent, infatigable, à nos anciennes richesses architecturales, non seulement il a sauvé beaucoup de monuments, mais, par le fait même de cette préservation, il a contribué à arrêter la décadence du goût général et à provoquer un fécond mouvement dans notre architecture moderne. « Si Victor Hugo n'avait écrit Notre-Dame de Paris, affirme un éminent critique d'art, et si Mérimée n'avait pas provoqué la formation de la commission des Monuments historiques, on aurait rasé tous nos vieux édifices pour construire des Madeleines et des Bourses. » Si Ton songe, en outre, que Mérimée a créé une tradition, que ses successeurs, eux-mêmes des archéologues et des artistes d'une valeur incontestable, se sont fait un devoir et une gloire de le continuer, de l'imiter en toute chose, qu'ils révèrent son souvenir comme celui d'un maître, ainsi qu'en fait foi la lettre adressée par M. Bœswillwald à l'auteur de Mérimée et ses amis et publiée dans un appendice de ce volume, on reconnaîtra sans difficulté que l'influence artistique de Mérimée, quoique moins apparente, a été encore plus décisive et surtout plus durable que son influence sur la littérature. Que l'on ajoute à ses rapports officiels, à ses Notes de voyage les huit

essais réunis en volume sous ce litre : Etude sur les arts au moyen dge, avec les très nombreux articles analogues semés dans la Revue des Deux Mondes et dans le Journal des Savants^ on verra que ces travaux réunis tiennent une place importante dans la collection de ses ouvrages. Et pourtant cette place est encore loin de correspondre à celle que la critique d'art a tenue dans son labeur d'esprit. Il lui a donné la moitié de sa vie, et cette moitié fut, sans doute, la plus heureuse et la meilleure.

Sa profession, dira-t-on, le voulait ainsi. En tout cas, sa vocation d'historien est encore plus spontanée, puisque, pour s'y consacrer, il devait prendre sur le temps que réclamait son métier, sur ses plaisirs de mondain, sur ses succès de conteur applaudi. Le fait est peu commun : il a besoin d'être expliqué. D'ordinaire, à moins de caprice ou de folie, on n'abandonne un champ de la pensée pour exploiter un autre domaine qu'après avoir épuisé le premier. Mérimée n'était ni capricieux, ni fou. Il a, jusqu'en 1832, réglé sa vie littéraire avec beaucoup de ténacité et de sang-froid. Il connaissait bien ses propres ressources et il a été un bon ménager de ses talents. Alors, pourquoi écrire une Guerre sociale, une Conjuration de Catilina (après Salluste!)? Pourquoi préparer une Vie de César? Pourquoi consacrer quatre années de travail à une histoire de Don Pedre que personne ne lui demandait et qui vint tomber, tris-

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86 PriOSPER MÉRLMÉK.

temeiit inaperçue, en pleine fièvre politique, entre février et juin 1848, au lieu de donner au public d*autres Co/o/w^a5, d'autres CarmenSy d'autres Arsènes Guillots? Etait-il donc averti par certains signes précurseurs, encore invisibles aux lecteurs, que la faculté créatrice, précisément parce qu'elle avait atteint en lui son apogée, touchait au déclin? Peutêtre. Et pourtant, qui l'empêchait de décrire les passions de la jeunesse, puisqu'elles le troublaient encore? Pourquoi n'aurait-il pas peint l'amour, puisqu'il aimait? Mais il est des hommes que la popularité du romancier humilie presque s'ils ne la rehaussent de quelque « succès d'estime » dans un genre a sérieux ». On les a tant loués d'être amusants que cet éloge prend, à la longue, je ne sais quel air ironique. L'ambition d'ennuyer leur vient, et c'est une ambition qu'on réussit toujours à satisfaire. Ce genre de snobisme sévit principalement aux abords des académies. Mérimée ne pouvait en être exempt, puisqu'il visait à faire partie de deux sections de l'Institut. Il était même un candidat plein de ferveur et ne s'en cachait pas, lui qui se cachait de tout, lui qui jouait si volontiers l'indifférence et l'indolence. Il réquisitionnait tous ses amis, mettait en campagne les vieilles femmes influentes, gravissait sans murmure les escaliers les plus noirs, faisait en conscience ce qu'il appelait « ses bassesses ». Dans ses lettres soit à M. Lenormant, soit à M. de Saulcy, il parle de

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ses travaux historiques très légèrement. Il traite de « tartine » son histoire de la guerre sociale. On s'imaginerait qu'il n'a songé à l'écrire que pour surprendre les suffrages de l'Académie des Inscriptions, et qu'une fois nommé il n'y reviendra plus. Rien ne serait plus loin de la vérité. Tenons-nous en garde contre ces fausses confidences : elles font partie du programme général de défiance qu'avait adopté Mérimée. En réalité, il adorait l'histoire. Il avait commencé par la côtoyer en cultivant le roman historique sans y croire. Pour lui, ce n'était qu'un pis-aller, une approximation ou une déformation de l'histoire, un « genre bâtard », et il est curieux de le voir, dans la préface même de son roman historique, se poser en adversaire du roman historique. Au lieu d'écrire la Chronique de Charles IX, il eût voulu composer une histoire de la Saint-Barthélémy. Cet aveu explique tout. Donc, de i835 à 1848 et, encore, de 1848 à 1870, mais avec moins de suite, de conviction, de foi en lui-même et en son succès, il s'efforce d'être un historien.

Il avait son système à lui, qui ne devait pas grand'chose aux célèbres historiens de son temps. Il s'était forgé son idéal d'après les anciens, mais il ne les suivait pas tous avec le même respect. Tacite lui semblait trop personnel, trop violent, trop amer, le bon Hérodote trop bavard et trop menteur. Il concevait une sorte d'histoire qui eût combiné

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Tintelligence politique de Thucydide, le savoir pratique de Polybe, la psychologie de Salluste et les merveilleux dons narratifs et descriptifs de Tite- Live. Dans la préface citée plus haut, il déclarait que l'histoire n'est qu'une série d'anecdotes et que, quant à lui, il eût préféré de beaucoup les mémoires d'une femme de chambre de Périclès à VHistoire de la guerre du Pe'loponèse. Cette boutade ne rendrait compte que bien incomplètement de sa méthode historique. Il faut d'abord remplacer ce mot d'anecdote, tombé dans le discrédit. Par là, il entendait la molécule historique, les innombrables petits faits dont l'accumulation et le rapprochement restituent le passé dans son" ensemble et dans sa vivante intégrité. Le respect du document était donc, pour lui comme pour nous, la première, l'essentielle vertu de l'historien; mais quel usage faire de ces documents? Doit-on les interpréter, dégager des lois générales de ces faits particuliers ou les disposer comme les éléments d'un tableau? C'est à ce dernier parti qu'il s'arrêtait. Il comprenait que l'évolution des mœurs, celle des institutions et des idées, celle des intérêts industriels et commerciaux réclame tous les jours une plus large place dans nos récits historiques; mais il était convaincu que tel principe, tel progrès social, telle grande besogne de la civilisation s'incarne, à un moment donné, dans un homme. C'est donc l'âme de cet homme qu'il est intéressant d'étudier;

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mais nos instruments d'analyse n'atteignent pas directement les âmes. Nous ne connaissons l'homme que par le dehors, par ses gestes, par ses paroles, . par toutes les manifestations extérieures de son intelligence, de ses passions, de sa volonté. C'est ici qu'entrent en jeu les mille petits faits suggestifs patiemment recueillis par l'historien. Exact et complet autant que faire se peut dans ses informations, fidèle dans le rapport qu'il nous en offre, il doit posséder comme suprême qualité le sang-froid, l'impassibilité sans laquelle il n'y aurait point de réelle impartialité. Il racontera le drame vécu, le drame vrai de l'histoire comme le drame imaginaire qui est sorti du cerveau des romanciers. Il dira la défaite des Italiotes, l'écrasement de Gatilina, le duel tragique de don Pedre et de don Henri, le meurtre atroce du faux Démétrius du même air et du même ton qu'il avait décrit la mort du petit Falcone et la prise de la redoute, sans émotion, sans pitié, sans douleur ni joie, comme un homme à qui tout ce qui est humain serait étranger. Il croirait prévariquer s'il écoutait les suggestions de sa sympathie, ou même de sa conscience. Il ne permet pas à son imagination d'intervenir, de compléter, de vivifier les maigres éléments fournis par l'histoire, de reconstituer devant lui, d'après ces traits authentiques, une figure ou une scène du passé. Quelquefois, loin d'ajouter au drame, il le rogne, le refroidit. C'est

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ainsi qu'à la tragédie racontée par Salluste, il substitue une question de droit qui lui semble beaucoup plus intéressante : Gicéron était-il dans la légalité lorsqu'il faisait mourir les complices de Calilina?

A une époque où Guizot et Augustin Thierry avaient publié leurs plus importants ouvrages, où Michelet avait déjà paru, une telle conception de l'histoire avait-elle beaucoup de chances de plaire? Ne devait-il pas sembler aux lecteurs de 1840 que Mérimée les ramenait vers des modèles surannés?

Ce qui vieillissait encore les œuvres historiques de Mérimée, c'était le style, classique jusqu'à l'affectation et quelquefois pompeux jusqu'au ridicule. Il faisait alors pénitence pour les erreurs romantiques de sa jeunesse, et, comme tous les convertis, se montrait un peu excessif et intolérant. Quelques années plus tard, écrivant à une dame qui lui avait envoyé les lettres de saint Augustin pour « lui faire du bien » et se tirant de ce mauvais pas par un peu de critique littéraire, il nous a livré toute sa pensée sur un point important- « Saint Augustin, dit-il, écrit dans un latin de décadence qui est analogue à la prose de Lamartine. » Evidemment il en était venu à croire que la langue française avait atteint son apogée avec nos excellents écrivains du temps de Louis XIV et de Louis XV et que, dans notre France du xixe siècle, l'heure de bien écrire est passée, sauf pour ceux qui imitent les anciens modèles.

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G*est là le dogme fondamental que propageait alors l'enseignement universitaire et que l'Académie imposait à ses candidats. Mérimée l'a cru et pratiqué. Cet homme, si libre dans ses pensées, a été l'esclave des mots. Ses livres d'histoire ont souffert plus que les autres de cette mesquine et fausse théorie sur l'évolution de notre langue. Ils ont été écrits dans une langue morte, et c'est ce froid de mort qui nous glace quand nous les lisons. N'était l'esprit critique, si scrupuleux et si sûr dans son scepticisme, ils auraient tous pu être composés au dernier siècle, oubliés dans une armoire et mis au jour par le petit-fils de l'auteur. On peut, d'après ce qui précède, apprécier ce qu'il y avait de voulu et d'artificiel, ce qu'il y avait de naturel et de spontané dans sa méthode, pour quelle part entre le calcul et pour quelle part le tempérament dans la composition de Mérimée historien. Candidat à l'Institut, il devait exagérer la gravité pour être pris au sérieux et se faire pardonner ses triomphes dans un genre réputé facile. Fraîchement converti au classicisme, il devait donner ses gages à sa nouvelle foi, protester, par le ton de ses ouvrages, contre les historiens romantiques ou alliés du mouvement romantique. Enfin, en même temps qu'il servait son ambition et ses rancunes, il suivait la pente où l'attiraient ses goûts, ses aptitudes, l'orientation primitive de son esprit. Toute autre considération mise à part, il est pro-

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bable que Mérimée eût composé ses- livres d'histoire pour se satisfaire lui-même. Pendant qu'il les écrivait, il avait des crises de dégoût, des moments de trouble et d'incertitude. Publiés, ils lui apportaient peu de gloire et encore moins de profit. Mais la période délicieuse était celle de la recherche, la chasse aux documents et les voyages qu'elle nécessitait. Ces voyages de curieux et d'archéologue, où il était libre de suivre sa propre fantaisie- au lieu d'un itinéraire officiel, lui ont donné de vives jouissances. A cet égard, aucun ne fut plus riche en spectacles, en impressions, en trouvailles que celui de 1840. Ce fut son pèlerinage de la Mecque, la consécration de son retour à l'orthodoxie et un hommage rendu au génie antique dans les lieux où il a pris naissance, mais un hommage où l'ironie resta toujours voisine de l'enthousiasme et où le moqueur ne lâcha pas l'érudit d'une semelle.

Il venait d'achever une longue tournée en Corse, durant laquelle il avait écrit Colomba et réuni les matériaux d'une curieuse dissertation sur les antiquités de la vieille Gyrnos. Après ce double travail, il s'accorda, à Naples, quelques semaines de voluptueuse oisiveté. Après quoi, il visita la Grèce en compagnie d'Ampère et de Charles Lenormant.

Mais un accident, accompagné de circonstances singulières, le priva bientôt d'un de ses deux compagnons. « Nous étions ensemble, racontait Mérimée

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dans une lettre, près de vingt ans après l'événement, nous étions ensemble, allant aux Thermopyles, descendant un ravin très roide à pied, tenant nos chevaux par la bride. Nous vîmes tout à coup, sur la crête de la pente opposée dudit ravin un homme qui, malgré l'escarpement et les rochers, allait courant comme s'il tombait. Il avait pourtant un grand manteau blanc, un long fusil, et un daim mort sur les épaules. Il fut au fond du ravin avant nous et là nous nous rencontrâmes. Je lui demandai s'il voulait nous vendre son daim. Il me répondit : « Je veux le « manger avec mes amis ». Gela se dit en grec : tous filous mou. Ce mot de « filous » me fit rire, car cet homme avait très mauvaise mine. Au moment de remonter à cheval, M. Lenormant me demanda ce que je pensais de cet homme. Je lui répondis qu'il m'avait tout l'air de Samiel, le chasseur sauvage. « Non, dit-il, je crois que c'est le diable. — C'est «très probable », luidis-je, et je partis en avant avec Ampère. Au bout d'un moment, surpris de ne pas entendre des pas de chevaux derrière nous, je me retournai et je vis M. Lenormant par terre avec l'épaule démise. C'était loin de tout secours. Nous le portâmes comme nous pûmes dans un village, et il se passa deux jours avant que nous pussions trouver un médecin. Pendant ces deux jours, il resta à peu près seul et, plus lard, il a raconté qu'il avait employé ce temps à réfléchir et qu'il s'était con-

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verli. » Lorsque Lenormant, dans son cours, confiait à ses auditeurs qu'il avait vu le diable, il ajoutait, paraît-il : « M. Mérimée l'a vu comme moi. » On vient de voir ce qu'en pensait Mérimée.

Il ne fut pas moins sceptique à l'endroit de Léonidas lorsqu'il étudia le champ de bataille des Thermopyles, son Hérodote à la main, comme il avait étudié le siège de Gergovie avec les Commentaires. Depuis vingt -trois siècles, beaucoup de choses avaient changé ; d'autres étaient restées étonnamment identiques à elles-mêmes. Là où il cherchait la mer qui fermait jadis l'étroit défilé, il ne voyait qu'une large plaine plantée de betteraves, et à la place du lion de pierre érigé par les Spartiates, un corps de garde occupé par les Ghorophylaques.

En revanche, lorsqu'il entendit craquer sous ses pas les feuilles sèches des yeuses, il se rappela que ce même bruit avait averti Léonidas de l'approche des Immortels lorsqu'il fut cerné et que vint l'heure de la lutte finale. Ce ne fut pas sans émotion — il en est convenu lui-même - — qu'il gravit le tertre vert où étaient tombés les derniers combattants. Quant à Léonidas, sans rien rabattre de son courage, Mérimée estimait qu'il s'était montré, en cette circonstance, un piètre général. « Il eut le tort d'occuper de sa personne un défilé imprenable et de s'amuser à tuer des Persans, tandis qu'il abandonnait à un lâche la garde d'un autre défilé, moins

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difficile, qui débouchait à deux lieues en arrière des Thermopyles. Il mourut en héros, mais qu'on se représente, si l'on peut, son retour à Sparte, annonçant qu'il laissait aux mains du Barbare les clefs de la Grèce! »

Voilà bien, semble-t-il, la vision claire et le langage précis de l'historien critique. C'est dans cet esprit qu'il parcourut la Grèce, essayant de démêler le vrai du faux et de retrouver l'histoire sous la légende, prêt à goûter ce qu'il voyait, mais à bon escient et toujours en garde contre les illusions ou les surprises : sorte d'état d'âme intermédiaire entre la fièvre admirative de Byron et l'impertinence systématique d'Edmond About.

Il continua son voyage seul avec Ampère, et, de Grèce, passa en Asie Mineure. Ils quittèrent Smyrne pour se rendre à Ephèse, avec une escorte cosmopolite, composée d'un Grec né à Peshawur, d'un Français qui avait oublié sa langue et d'un Turc qui s'enivrait de rhum. Mérimée était porteur d'un passeport poétiquement libellé par un gendarme turc et qui lui attribuait « des yeux de lion et des cheveux de tourterelle ». Il faut ajouter qu'il avait laissé pousser une énorme paire de moustaches qui devait singulièrement changer le caractère de sa physionomie. L'homme restait le même, calme, attentif, prompt à prendre une note ou un croquis avec tout le sang-froid et le coup d^œil scrutateur de l'archéo-

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logue en tournée. A peine entré dans Éphèse, il jugea cette architecture coquette et barbare « G': était l'œuvre d'artistes grecs travaillant pour le goût romain ». Cependant Ampère s'abandonnait à ses sensations : « Le théâtre était rempli par un troupeau de chèvres noires. Un petit chevrier turc sifflait, assis sur un débris. Une immense volée de corneilles décrivait de longs circuits dans les airs. Vers la montagne, le ciel était pluvieux et grisâtre et d'un éclatant azur du côté de la mer. Sur des nuages cuivrés passaient des nuages blancs comme des spectres. Par moments, une lueur claire et pâle illuminait les ruines immenses, les cimes sévères, la plaine déserte. Je n'ai rien vu de plus sublime. » Une réminiscence, tombée par hasard de la plume de Mérimée bien des années après, dans une lettre intime, nous dit la fin de cette journée d'Ephèse, et ce qu'il advint de ce ciel étrange partagé entre l'azur et la nuée orageuse. Les deux amis passèrent la soirée dans un petit café, pendant que le tonnerre et les éclairs faisaient rage. Ampère, à la lueur d'une petite lampe, lisait un livre chinois, et Mérimée s'étonnait, car comment travailler hors de chez soi, quand on n'a ni sa table, ni ses chats, ni ses bouquins, ni rien de ce monde familier qui entoure l'écrivain et semble collaborer avec lui?

Le dernier épisode de ce voyage nous montre Mérimée et Ampère assaillis par des chiens sau-

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vages sur remplacement de la citadelle de Sardes et prenant un bain dans le Pactole; non un bain de richesse, mais un bain de propreté qui leur parut encore plus agréable. Au retour, Mérimée s'arrêta encore à Rome. Il y reçut une lettre de Chateaubriand qui mêlait dans un compliment bizarre Colomba et Catilina, et faisait voir plus d'empressement que d'adresse à caresser les jeunes talents.

Revenu à Paris, Mérimée recommença ses travaux d'approche autour de l'Institut. L'Académie, pour se donner, exige qu'on se déclare et qu'on lui fasse la cour : Mérimée fit voir qu'il s'entendait à ce jeu. Son ardeur paraît avoir un peu étonné et fort amusé ses amis. Doudan, bien placé, comme on sait, pour recueillir les malices du monde aristocratique et académique, écrivait au prince de Broglie : « Mérimée consulte le sort en ouvrant un Homère au hasard et en interrogeant le sens des premiers mots de la page ». Doudan ne se trompait que sur un point : ce n'était pas Homère, mais Virgile qui rendait les oracles. Mérimée raconte dans une lettre à Charles Lenormant qu'il est tombé sur le vers :

DUauUant ripae, refluitque exterrltua amnis,

ce qu'il traduit librement par : « La porte s'ouvre et terne eau est refoulée ». En effet, l'oracle s'accomplit, et, le i8 novembre 1 843, l'historien de la guerre sociale et de la conjuration de Catilina était élu

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membre libre de l'Académie des Inscriptions par vingt-cinq voix contre onze, données à M. Ternaux. La faction cléricale, le parti de l'École des Chartes, conduit par Raoul Rochette, essuyait une déroute, soit à cause de l'insuffisance de son candidat, soit parce que Mérimée n'avait pas autant d'ennemis ni aussi acharnés qu'il s'en flattait.

Quelques jours après, il prenait sa place parmi la docte compagnie : « J'ai fait hier mon entrée à l'Académie, écrivait-il à Mme de Montijo. Le secrétaire perpétuel, ayant mis des gants dont il n'use, je crois, qu'à celte occasion, m'a conduit par la main comme sa danseuse, au milieu de l'auguste assemblée, qui s'est levée en pied comme un seul homme. J'ai fait quarante saints, un pour chaque membre. Je me suis assis et tout a été dit. Heureusement qu'à cet établissement on ne fait pas de discours comme à l'Académie française. »

Son élection à l'Académie française, qui eut lieu le i4 mars i8'f4, fut beaucoup plus disputée. Il ne passa qu'au septième tour de scrutin, avec dix-neuf voix, tandis que M. Casimir Bonjour en obtenait treize et qu'une s'égarait sur de Vigny. Le lendemain. Mole et Salvandy, après avoir lu Arsène Guillot manifestèrent publiquement le regret de l'avoir nommé. Réduite à dix-sept, la majorité fût encore restée acquise à Mérimée.

Son discours de réception lui donna mille peines.

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Il avait à louer un homme qu'il n'aimait point et n'estimait guère, Charles Nodier. Il lui en voulait d'avoir écrit des ouvrages qu'il fallait lire pour composer son oraison funèbre. Il lui en voulait d'avoir groupé et abrité dans son fameux salon de l'Arsenal la jeune couvée romantique. Faux proscrit, faux érudit et peut-être aussi faux bonhomme — l'expression n'était pas encore créée, mais le type existait, répandu à nombreux exemplaires, dans la société et dans la littérature, — Nodier ne lui paraissait avoir été sincère en rien. Même ce qui, dans l'auteur de Trllby et de la Fée aux Miettes, est presque bon et à moitié durable, la grâce maniérée, la gentillesse idyllique, le tour d'imagination rêveuse et vague, le gothique joujou qui met Notre Dame de Paris en conte de nourrice, Mérimée ne comprenait rien de tout cela. Pendant qu'il limait les phrases polies, décentes, discrètement laudatives de sa harangue, l'envie lui venait de prendre un ton tout opposé et de démolir son héros en quelques paroles brutales et cinglantes. Il se soulageait, du moins, en racontant à ses amis les anecdotes scabreuses ou ridicules qui étaient venues à sa connaissance et qui ne pouvaient trouver place dans la harangue académique. Entre autres celle qui montre Nodier recevant le fouet à neuf ans des mains d'une dame de Besançon à laquelle il avait eu l'aplomb de donner un rendez-vous.

Un discours écrit dans de telles dispositions ne pouvait être bon. D'ailleurs, l'éloquence n'était pas son fait. Gomment eût-il été éloquent, alors qu'un mot de trop le faisait souffrir et qu'il était, en toutes choses, l'ennemi implacable de la rhétorique ? Toutes les fois qu'il eut à parler en public, il fut médiocre et banal, mais il ne l'a jamais été davantage que le jour de sa réception à l'Académie, si ce n'est quand il y souhaita la bienvenue à son ami Ampère. En pareil cas, il était toujours enchanté de lui-même. Mais le témoignage qu'il se rendait était bien moins une illusion de sa vanité que la joie, presque naïve, d'avoir survécu à une épreuve qui lui était horriblement pénible. Le jour de sa réception, il était « plus vert que les broderies de son habit » et il avait « l'air d'un homme qu'on mène pendre ». Le moyen de s'étonner après cela, que, le soir, il se tînt pour satisfait !

Dans son discours, il s'était religieusement conformé à toutes les traditions du lieu, alors plus étroites qu'à aucune époque. Il croyait avoir été très hardi, très indépendant, très personnel en mêlant à ses professions de foi toutes classiques, l'expression d'une vague réserve en faveur du xvi® siècle français et des génies étrangers. A part ces quelques mots, rien n'eût empêché M. Casimir Bonjour luimême, s'il avait été élu, de penser et d'écrire ce discours. Il n'est, du reste, nullement supérieur à

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celui de M. Etienne, qui était chargé de recevoir le nouvel élu et de le faire passer sous un arc de triomphe, parfois très semblable aux fourches caudines. Mais M. Etienne n'y entendait point malice. Il loua Mérimée de ce qu'il avait fait et plus encore peut-être de ce qu'il allait faire : a Que ne devonsnous pas attendre de cette histoire du conquérant des Gaules que vous nous avez promise et à laquelle vous venez de préluder avec tant de succès ! »

En effet la vie de César devait compléter la trilogie commencée avec la guerre sociale et la conjuration de Gatilina. Ce grand sujet l'attirait, le passionnait : le mot n'est pas trop fort, même quand il s'aigit de Mérimée. Une médaille de César le plonge dans le ravissement, il suit son héros de champ de bataille en champ de bataille ; il apprend, pour mieux le comprendre, la technique de la guerre romaine. Le nom et le souvenir de César reviennent à chaque instant dans ses lettres intimes. En voyage, tout le fait songer à César. C'est le nez de Wellington; ce sera, plus tard, le crâne de Morny. Barbes, qu'il voit enfermé au Mont Saint- Michel, c'est César à ses débuts, prêt à se jeter dans toutes les équipées et dans toutes les folies politiques de son temps.

Ce livre qui le hantait, qui l'obsédait, qui devait être son « maître livre », l'a-t-il écrit? On le croirait, à lire certaine lettre à M. Lenormant où il en

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est question, comme s'il n'y avait plus qu'à envoyer le manuscrit à l'imprimeur. M. de Loménie, qui puisait ses renseignements dans la famille Lenormant, croyait fermement à l'existence de ce manuscrit. Bien plus, il était persuadé qu'il l'avait tenu dans les mains à l'époque où tous les papiers de Napoléon III étaient au pouvoir du gouvernement de la République. Cependant ces papiers ont été, finalement, remis aux héritiers de l'Empereur, et la Vie de César, par Mérimée, ne s'y trouve pas. Où donc est-elle? Qu'est-elle devenue? Voilà un mystère à débrouiller pour les chercheurs d'énigmes.

Il est vraisemblable que cette Vie de César n'a jamais été écrite et que le manuscrit, touché, mais non lu par M. de Loménie, n'était qu'un simple mémoire à consulter, rédigé par Mérimée sur le désir de l'Empereur, avec les notes autrefois réunies pour l'exécution du même travail. On remarquera le grand nombre d'années écoulées entre la flatteuse mise en demeure de M. Etienne et la collaboration de Mérimée à la Vie de César par Napoléon III. Qui empêchait Mérimée, pendant ce laps de temps, de publier son propre livre? Qui l'obligeait à chercher d'autres sujets d'étude dans l'histoire d'Espagne et dans l'histoire de Russie? S'il a renoncé à César, c'est donc librement et de son plein gré, longtemps avant que Napoléon III eût fait connaître ses projets. Le blâmera-t-on d'avoir mis à la disposition de

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l'Empereur sa connaissance du sujet et les matériaux qu'il n'avait point utilisés? 11 eût été capable de montrer une égale complaisance envers tel écrivain de ses amis qui se serait trouvé dans le même cas. Il ne faut pas oublier qu'il déconseilla d'abord l'entreprise à son souverain. Il eût voulu que l'Empereur se contentât de la mémorable préface que l'on sait. Il voyait donc d'immenses difficultés à écrire l'histoire de César, et il est bien permis de croire qu'il avait reculé lui-même devant ces difficultés.

Essayons de nous figurer ce qu'eût été la Vie de César par Mérimée. Gomme on l'a vu, César le fascinait par ses vices aussi bien que par ses talents. En lui palpant le crâne, il lui avait découvert « toutes les bosses du bien et du mal », et l'examen de ses actions donnait à peu près le même résultat. César avait aimé les femmes, l'art, la guerre, tout ce qui, selon Mérimée, valait la peine d'être aimé. A la fin, il avait aimé, et très sincèrement, le bien public. « Il avait commencé par être un fort mauvais drôle — c'est Mérimée qui parle — et il allait devenir honnête homme au moment où il avait été assassiné. » Du mauvais drôle que César a été ou de l'honnête homme qu'il allait être, lequel plaisait le plus à Mérimée? le point n'est pas facile à résoudre, mais quelle savoureuse vie de César il nous eût donnée s'il l'avait développée sur ce ton et

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dans cet esprit, s'il l'avait écrite à la Stendhal ou mieux à la Mérimée, j'entends à la façon du Mérimée de la Chronique et des Lettres à Panizzi, qui était si prompt à pénétrer et si habile à peindre les caractères et l'intrigue de la comédie mondaine ou politique. Mais ce n'est pas ce Mérimée-là qui eût écrit la Vie de César. Il eût passé la plume — la fameuse plume d'oie, taillée par un garçon de l'Institut — à Mérimée l'épigraphiste, le numismate, le paléographe et l'archéologue, à Mérimée membre de deux Académies. Il se fût étudié à être « froid et juste » : adieu le charme, l'ironie, la désinvolture, le diable au corps, le je ne sais quoi.

L'amant de Gléopâtre y eût perdu : le réformateur de la République y eût- il gagné? Mérimée était arrivé très vitej comme tous les dilettantes, à croire que la liberté ramène infailliblement le désordre ou la corruption; que les peuples doivent être conduits au bonheur les yeux bandés; que les principes ne sont rien, les hommes tout et qu'en somme un tyran de génie qui organise la démocratie, en lui donnant du pain et des jeux, est peut-être la moins mauvaise constitution que l'on connaisse ici-bas. Cette idée, c'est la (( religion des héros » de Garlyle, ou la théorie des « hommes providentiels » telle qu'elle apparaît dans la préface impériale dont il vient d'être question. Présentée avec une véhémence passionnée ou avec une conviction sereine et mystique,

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elle a pu s'imposer comme un dogme à certaines intelligences. Avec l'esprit, à la fois douteur et tranchant de Mérimée, elle risquait de prendre l'aspect d'un dur et méprisant paradoxe. Il sentit probablement que ses épaules ne porteraient pas jusqu'au bout ce lourd sujet. Pour faire de César un grand tribun démocratique, il n'avait pas toute la conviction, ni — faut-il le dire? — toute l'illusion nécessaire. Il ne trouvait pas en lui le courage d'ignorer certains faits, d'en interpréter d'autres comme il eût fallu. Peut-être aussi désespérait-il de combler certaines lacunes, d'expliquer certaines contradictions et de résoudre certains problèmes d'érudition, de façon à se satisfaire lui-même et à éviter les railleries de la critique allemande. C'est pourquoi il se tourna d'un côté tout différent . Pendant que M. Etienne continuait à attendre la Vie de César, Mérimée était fort occupé à écrire celle du roi don Pedre.

La comtesse de Montijo n'avait certainement pas été étrangère au choix de ce nouveau sujet : elle l'aida de tout son pouvoir dans l'exécution. Elle mit en mouvement tout ce qu'elle connaissait de savants hommes en Espagne — elle en connaissait beaucoup — pour lui procurer des documents. De son côté, il ne s'épargna point. On le voit travaillant à Barcelone entre deux archivistes, le père et le fils, qui lui apprennent à déchiffrer le vieux catalan. De

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là, il va courir en Angleterre à la recherche d'un manuscrit espagnol du xiv® siècle qui est venu se nicher dans la bibliothèque d'un grand seigneur. Quelquefois sa conscience historique est traversée de scrupules qui le mettent mal à l'aise. Il a choisi don Pedre pour texte, parce qu'il a cru voir en lui le rude, le hâtif ouvrier de la centralisation monarchique et de l'unification espagnole, qui a échoué en i365 dans l'œuvre accomplie cent ans plus tard et qui a payé de sa vie l'erreur de s'être trompé de siècle en naissant. Par moments, il ne voit plus en lui qu'un gueux sombre et féroce. Alors il est près d'abandonner le livre : son amie le soutient, le ranime, étant de celles qui ne doutent jamais, pas plus que son cousin Ferdinand de Lesseps.

Enfin V Histoire de don Pedre /*'" vit le jour, mais les livres ont leur destin, et l'ironique destin de celui-ci voulut qu'il portât le millésime de 1848. Il eût fallu bien de la philosophie et de la vertu pour s'intéresser à la rivalité de don Pedre et de don Henri entre la bataille de Février et la bataille de Juin. Le livre a été traduit en anglais presque immédiatement, j'ignore avec quel succès. En France, il n'a jamais été réimprimé et ne s'est point relevé de cette malencontreuse entrée dans le monde. Or, cet oubli est-il juste? M. de Loménie, cédant peut-être à un accès de complaisance envers soi-même à la pensée que, presque seul parmi sa génération, il avait

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lu don Pedre, assurait l'Académie française, le jour de sa réception, que c'était le meilleur ouvrage historique de Mérimée. Il me semble que c'en est à la fois le meilleur et le plus mauvais, celui où il y a le plus de qualités et le plus de défauts, où le système donne tous ses fruits et révèle toutes se^ pauvretés, toutes ses faiblesses. Dans aucun autre de ses ouvrages, il n'a tant sacrifié aux superstitions académiques et à la déplorable préoccupation de bien écrire. Le langage, en bien des pages, est pis que vieux : il est vieillot. On dirait qu'il a passé la pierre ponce sur l'originalité de son style afin d'obtenir ce poli, cette fade perfection que réclamait a la muse sévère de l'histoire ». Dans Don Pedre, il a suivi plus fidèlement que jamais les errements des anciens. Sa bataille de Navarete est une vraie bataille de Tite-Live : claire, animée, dramatique. C'est sous la forme de discours, directs ou indirects, qu'il traduit toutes les pensées politiques de ses personnages. Ce qu'il y a de meilleur dans Don Pedre, ce sont les connaissances de toutes sortes que le livre suppose, et qui se présentent sans cesse sous forme d'allusions, de souvenirs, de comparaisons. Lorsque Mérimée veut nous faire comprendre la tactique ou l'armement du moyen âge qu'il connaissait à fond, il l'explique en l'opposant à l'armement ou à la tactique des Romains qu'il connaissait également bien. Lorsqu'il fait le tableau des institutions si curieuses et si par-

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1Ô8 ï*tlOSt>ËR MÉRIMÉE.

ticulières de la Gastille au xiv® siècle, il l'éclaîre en faisant ressortir les ressemblances ou les contrastes avec la France ou l'Angleterre du même temps qui ne lui étaient pas moins familières *. h' Histoire de don Pedre — Mérimée l'a loyalement reconnu dans sa préface — 'n'est guère que la chronique d'Ayala , modernisée, commentée, contrôlée et, en quelques parties, complétée. On cherche, du moins, des conclusions qui appartiennent en propre à Mérimée, mais le même scrupule, la même inquiétude qui l'avait troublé au cours de son œuvre, l'a empêché de conclure nettement et le livre nous laisse précisément dans le doute d'où il devait nous tirer. En somme, demeure-t-il prouvé que don Pedre a voulu autre chose que régner et faire du mal à ses ennemis? Voyait-il plus loin que son temps? A-t-il été un a cruel », ou un « justicier »? N'a-t-il eu que des passions? A-t-il eu un système? Ou bien a-t-il eu à la fois, comme Louis XI, Henry VIII, Louis XIV et Pierre le Grand, un système et des passions?

En d'autres temps, Mérimée aurait pu regarder le médiocre succès d'un livre si soigneusement, si longuement, si amoureusement préparé, comme un avertissement significatif. Mais, en 1848, il n'y avait de succès pour personne. Le bruit qui se faisait

1. Aussi a-t-on peine ù s'expliquer par suite de quelle distraction il a pu nommer, comme le successeur d'Edouard III, le roi Edouard IV, qui n'a régné qu'un siècle plus tard.

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dans la rue empêchait d'entendre ce qui se disait dans les salons et dans les Académies. Même là, on ne songeait plus qu'à discuter les événements du jour et les dangers du lendemain. Parlant des manifestes, des professions de foi, des affiches électorales de toute nature qui bariolaient les murs de la capitale, il écrivait tristement : a Pendant longtemps, nous n'aurons pas d'autre littérature ». Il n'était pas sans inquiétude sur son avenir. De même qu'il s'était trouvé un des vainqueurs de Juillet sans avoir pris part à la bataille, il sentait qu'il était un des vaincus de Février, bien qu'il n'eût jamais eu beaucoup de sympathie pour le souverain déchu ni beaucoup de respect pour le régime parlementaire. Ses hautes relations orléanistes le rendaient suspect, et il n'était pas homme à renier ses amis ou à flatter les maîtres du jour. La comtesse de Montijo, alarmée de cette situation et du profond découragement qui perçait dans les lettres de Mérimée, lui offrait un asile à Madrid, pour lui et pour sa vieille mère. Déjà connu et apprécié là-bas, puisqu'il venait d'être élu membre de l'Académie de l'histoire, il y poursuivrait, sinon à l'abri des révolutions, du moins parmi des révolutions qui ne le concernaient point, sa carrière d'écrivain, tranquille et honoré, en attendant que des jours meilleurs eussent lui pour la France. Cette proposition toucha beaucoup Mérimée, mais il ne l'accepta point, non plus qu'aucune des

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offres amicales qui raccompagnaient. Il ne se sentait pas le droit de se désintéresser des événements qui troublaient son pays. Son devoir de citoyen était à Paris et il tenait à le remplir. C'est ce qu'il fit entendre à Mme de Montijo, mais avec une discrétion qui, selon son habitude, évitait les grands mots. Ces lettres à Mme de Montijo sont bien faites pour nous consoler des impertinences qu'écrivait à son ami Stendhal le chef de cabinet de M. d'Argout. Graves, douloureuses, clairvoyantes, impartiales dans leur sévérité, elles racontent au jour le jour ces temps de malaise et de fièvre dont la tristesse a pu être égalée, mais non dépassée par les terribles semaines de 1871. Il vit de près tous les événements. Il était aux Tuileries le 24 février; et c'est à son bras que Mme Delessert, la femme du préfet de police, put sortir du palais envahi. Il faisait partie du bataillon de la garde nationale qui délivra la Chambre de l'émeute le i5 mai. Pendant les journées de juin, il ne quitta guère l'uniforme, et par les spectacles qu'il rapporte, nous pouvons juger qu'il ne s'épargna point, car le poste le plus intéressant était aussi le plus dangereux. Il assista à des actes de dévouement sublime et de féroce cannibalisme. Il attribuait les uns à l'âme populaire, les autres aux démagogues qui la trompent et l'irritent pour exploiter ses erreurs et ses colères. L'horreur de cette révolution sociale, vue de si près, ne s'effaça

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point et demeura, tant qu'il vécut, un de ses sentiments les plus forts.

Ses prévisions pessimistes allaient bien au delà du présent. Il croyait assister à la décomposition d'une société, à la fin d'un peuple. Il eût fallu un homme pour nous sauver, et cet homme ne se montrait point. Qui sait si l'Europe n'allait pas se lever pour nous mettre à la raison? Enfant, il avait vu les chevaux des Cosaques parqués dans les Tuileries ; il s'attendait presque à les y revoir, au déclin de sa maturité. Il se rassura un peu pendant les années qui suivirent. Mais, durant ces années-là, nous le perdons de vue en quelque sorte. Pour une raison ou pour une autre, ses lettres de cette époque sont très rares et sa vie intime se dérobe à nous. Quant à son œuvre littéraire, elle se compose de nombreux rapports au ministre, de quelques articles de critique artistique et historique insérés dans la Revue des Deux Mondes et de deux ou trois notices biographiques. Quelques fragments, parus dans le Magasin pittoresquCf sans nom d'auteur, indiquent chez lui le désir de battre monnaie avec son érudition. C'est alors qu'il commença l'étude du russe et publia ses premières traductions de cette langue. C'est à celte même période qu'il faut rapporter le petit écrit anonyme intitulé H. B., dont le cynisme lui a été si souvent reproché. Cet ouvrage, si précieux pour l'intelligence du véritable Beyle et du véritable Mérimée, a

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été plusieurs fois réimprimé, mais toujours en secret. Personne ne Ta lu, mais tout le monde le connaît, car il n'y a pas une seule ligne de cette singulière oraison funèbre qui n'ait été vingt fois citée par les critiques et les historiens de la littérature. On se décidera sans doute à la donner au public qui en a vu bien d'autres depuis quelques années et qui ne comprendra guère la pruderie des générations précédentes.

En i8jo, une malice d'Arsène Houssaye, alors administrateur général de la Comédie-Française, fît de lui, pour quelques soirées, ce que depuis longtemps il avait dédaigné ou désespéré d'être : un auteur dramatique. Malice double. En représentant le Carrosse du Saint- Sacrement ^ cette délicieuse petite saynète, insérée, en i83o, dans la seconde édition de Clara Gazuly Arsène Houssaye se proposait de faire enrager le parti des évêques, alors toutpuissant. En donnant le rôle de la Périchole à Augustine Brohan, il rapprochait Mérimée d'une femme dont on le disait fort épris et se ménageait, par là, à lui-même, un divertissement de haut goût, rien n'étant plus amusant, paraît-il, que le spectacle d'un homme d'esprit amoureux pour un autre homme d'esprit qui ne l'est pas. La comédienne, lasse de jouer toujours les soubrettes, se passionna pour ce joli rôle et écrivit elle-même à Mérimée pour lui demander son autorisation. Mais

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elle eut grand'peine à vaincre sa résistance. Les circonstances qui ramenaient les cléricaux au gouvernement pouvaient présenter quelque analogie avec celles de 1829; les Falloux et les de Grouzeilhes avaient, peut-être, un certain air de famille avec les Villèle et les Polignac ; mais la situation de l'auteur était toute changée. En 1829, il avait tout à gagner, en i85o tout à perdre en attaquant des hommes de qui dépendait sa position et avec lesquels, d'ailleurs, il sympathisait maintenant en beaucoup de points, puisqu'ils défendaient la société contre ses éternels ennemis. Il avait grande envie de faire plaisir à la comédienne, mais ne se souciait plus autant de faire de la peine aux évêques. Il finit par donner son consentement, mais de mauvaise grâce. En tout cas, Houssaye fut privé du petit divertissement qu'il s'était préparé. Mérimée ne parut qu'une fois aux répétitions et ne prit aucune part à la mise en scène. Le jour de la première, il arriva, escortant deux dames. Comme il allait entrer dans sa loge, il entendit des bruits hostiles dans la salle. « Est-ce moi qu'on siffle? demanda-t-il à Houssaye. Je vais siffler avec les autres. » Et, sur ce mot, il entra. Aux soirées suivantes^ la pièce ne fut ni attaquée ni défendue; la presse se montra ironique ou indifPéfentci Après cinq représentations, on retira le Car»^ rosse de l'affiche; une indisposition, réelle ou prétendue, de l'actrice couvrit la retraite.

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Bien que Mérimée eût affecté de prendre gaîment son échec, cet enfant gâté de la popularité littéraire garda un pénible souvenir de ce contact, unique dans sa vie, avec une rude et directe malveillance. Il en voulut secrètement à ceux qui lui avaient attiré une si désagréable expérience. En revanche, il n'eut à blâmer que lui-même des ennuis que lui donna l'affaire Libri.

M. Libri avait été un des favoris du précédent régime. Cependant des soupçons s'élevaient contre lui bien avant la révolution de Février. On l'accusait d'avoir abusé de sa haute situation pour soustraire des livres précieux dans les collections publiques et des dénonciations discrètes avaient obligé le gouvernement à ouvrir une enquête. Le rapport judiciaire qui résumait les résultats de cette enquête se trouvait, au 24 février, sur l'a table de M. Guizot. La révolution s'en saisit et publia le document. Il ne restait plus à la magistrature qu'à poursuivre; c'est ce qu'elle fit. Prévenu à temps, M. Libri, avec toute la dextérité d'un escamoteur, avait mis sa personne, sa fortune et sa bibliothèque à l'abri, de l'autre côté de la Manche. Il fut condamné par contumace et se défendit de loin par des facturas de forme plus agressive qu'apologétique. C'est à ce moment que Mérimée intervint dans ce malheureux débat. Il considérait M. Libri comme une victime politique. Il le voyait flétri par les hommes,

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qu'il avait eus lui-même pour adversaires assidus, c'est-à-dire le clan archéologique, à tendances cléricales, dont le quartier général était à l'Ecole des Chartes. Ne l'avait-on pas accusé lui-même d'une soustraction de manuscrit? Il semblait à Mérimée que l'accusation portée contre M. Libri, puisqu'elle venait du même côté, devait reposer sur des fondements analogues.

En y regardant de près, on trouverait encore d'autres motifs à la conduite de Mérimée en cette affaire. Lorsqu'il s'agit de lui, il faut toujours avoir en mémoire l'axiome du criminaliste célèbre : a Cherchez la femme! » Ne la cherchons pas cette fois, de peur de la trouver. Quoi qu'il en soit, il crut pouvoir discuter très librement et de haut dans la Recrue des Deux Mondes le rapport des experts qui avait entraîné la condamnation de Libri. Mais la magistrature ayant endossé ce rapport, c'est à la chose jugée que s'adressaient les critiques et les impertinences de Mérimée. Il fut cité à comparaître avec le gérant de la Revue, et s'entendit condamner à mille francs d'amende et à quinze jours de prison a pour offenses envers la magistrature ». Cette affaire, tant qu'elle dura, l'avait fort tracassé et irrité. Comme toujours, la nécessité de paraître en public, la peur d'être ridicule était sa grande préoccupation. L'arrêt rendu, il retrouve sa sérénité et lorsqu'il se constitua prisonnier pour « faire sa

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peine » la nouveauté et la gaîté de la situation lui firent oublier les désagréments qui avaient précédé. A la Conciergerie — où il eut pour compagnon de captivité son ami M. Bocher, — il travailla à ses études sur les Faux Démétrius, alors attendues par les lecteurs de la Revue des Deux Mondes. Il y recevait de charmantes visiteuses qui lui apportaient des gourmandises et des nouvelles. Mais, toujours méfiant, il faisait dans cet aimable empressement une grande part à la curiosité. C'était la prison suivant lui, qu'on venait voir beaucoup plus que le prisonnier. Aussi bien, la procession des curieuses devenait presque importune, a Le pauvre Bocher encore plus visité que moi, écrivait-il à Mme Lenormant, se désole et réclame un cachot. » Il donnait dans cette lettre quelques détails amusants sur son existence matérielle. « La justice me doit de la soupe et du pain àe politique^ mais je n'en profite pas. C'est le traiteur, le buvetier de Messieurs qui me nourrit, et c'est un artiste pour le veau et les côtelettes. Outre cela, des dames charitables nous apportent des ananas, des pâtés, des marrons glacés, etc. Nous faisons un thé excellent quand notre esclave, notre co-criminel, ne boit pas l'esprit-de-vin de nos lampes. Alors, c'est un jour de deuil.... »

Sa dette payée à la justice, Mérimée partit pour sa tournée d'inspection générale. Au cours de ce voyage, il tomba malade à Moulins et pensa mourir

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seul dans une chambre d'hôtel. Le moment et la situation évoquaient assez naturellement les blue devils dont il était souvent assailli. Sa santé s'ébranlait, il touchait à la cinquantaine et sa vie se dépeuplait d'affections à l'âge où elles deviennent le plus nécessaires. Quelques mois auparavant, au milieu des premières anxiétés du procès Libri, il avait perdu sa mère, et à sa douleur se joignit un profond malaise intime, le bouleversement irrémédiable des vieilles et chères habitudes. « Je crois être tous les jours, écrivait-il à Mme Lenormant, comme un enfant le jour de son entrée au collège. » Puis, il ajoutait : « J'avais encore des illusions à perdre. Depuis un an, j'ai changé d'opinion sur plusieurs personnes. » A qui songeait-il en écrivant cette ligne mélancolique? Aux confrères qui lui avaient lâché pied dans la discussion de l'afFaire Libri ou à une trahison infiniment plus douloureuse et plus grave qu'il sentait venir et dont il souffrait déjà.î* Celle à qui, depuis quinze années, il dédiait mentalement toutes ses œuvres et qui avait été l'inspiratrice de sa vie intellectuelle, à laquelle il avait sacrifié sans regret non seulement le présent, mais l'avenir, en laissant passer l'heure où il aurait pu se créer une famille, cette femme, obéissant à des influences qu'il ne pouvait encore démêler, se détachait de lui peu à peu. A la confiance, à la tendresse des anciens jours succédait un sentiment qui ressemblait à l'hostilité, au dégoût.

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A ce même moment, il y avait entre le public et lui un étrange malentendu. Jamais la Chronique de Charles /AT, jamais Colomba^ Carmen, Arsène Guillot et les courtes nouvelles de sa jeunesse n'avaient été plus souvent réimprimées ni lues avec plus de sympathie; sa vocation d'historien, qu'il avait toujours considérée comme sa véritable vocation, ne recevait que les froids encouragements du monde érudit, tandis que la faveur publique adoptait d'autres maîtres, habiles à remuer la jeunesse et à passionner ce genre sévère. Le public semblait lui dire : « Conteznous encore quelques-uns de ces contes que vous contez si bien », Mais le conteur était muet; au lieu d'une autre Colomba il n'avait qu'un Don Pedre à offrir. C'est un cruel état que celui de l'écrivain que tourmente l'affreuse angoisse de déchoir et qui, dans son imagination, autrefois féconde, ne sent plus rien germer ni fleurir.

Depuis le coup d'Etat de décembre i8ji, ses inquiétudes sur l'avenir avaient changé de nature. Il ne craignait plus de voir la France emportée aux abîmes, mais il sentait, il disait dans ses lettres qu'on venait de franchir un tournant décisif de l'histoire, de doubler un cap — c'était sa métaphore — et d'entrer dans des eaux inconnues. Où voguait-on ainsi, à pleines voiles? Vers quelle Atlantide ou quelle Utopie? Il y a des moments où le vieux monde semble rajeunir et faire peau neuve, où la vie

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est plus savoureuse, où un grand appétit de joie est répandu partout. Dans ces moments-là, il est imprudent d'avoir ou de paraître plus de trente ans. C'est pourquoi Mérimée, qui avait été, avec Musset, l'enfant gâté de la génération de i83o, se demandait quel accueil réservait à sa vieillesse la génération de i852.

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