LIVRE XIX
mais il ne vit rien que la face de plus en plus livide d'Arlhus, qui reprit, avec le ricanement avant-coureur de la mort :
« Tu ne vois pas la blessure, ô le plus sage des hommes! Pourtant elle est là, dans le cœur. Mais celui qui me la faite, et de quelle manière, et à quel jour, c'est ce que je ne dirai jamais. Il est plus doux de mourir. »
Sans oser répondre, Merlin essaya de tous les baumes qu'il avait recueillis dans son pèlerinage et qu'il croyait infaillibles. Il en avait rapporté du Caucase de Prométhée, de l'Ile de Philoctète, du jardin d'Éden, du sommet du Golgolha. Après les avoir imbibés d'une eau qu'il avait fait tiédir lui-même, il les étendit sur les membres du monarque. Aucun d'eux, pas môme l'herbe Prométhéenne, n'apaisa les douleurs d'Arthus.
A cet instant, les nations couchées et engourdies sur . le seuil de pierre firent entendre leurs ronflements, comme les Euménides couchées sur les dalles du temple de Delphes. Ce bruit sourd, étrange, fit tressaillir le roi, on ne sait si ce fut d'espérance ou de crainte ; déjà sa langue s'embarrassait, il avait peine à parler.
Des extrémités des membres, le» froid gagnait le cœur. Ses yeux, qu'il roulait lentement dans leur orbite sanglant, paraissaient renfermer tout ce qui lui restait de vie. Il chercha de ses mains crispées son épée. On la lui montra sous son chevet ; il fit encore une fois signe qu'elle se rouillait au soufïïe empesté des méchants, et il la pressa sur ëà poitrine.
'm . MERLIN L'ENGUÀNTËUll.
Quelques heures se passèrent ainsi dans ces alterna* tiyes de stupeur et de trouble. Enfin il voulut se lever une dernière fois et mourir debout; ses serviteurs le prirent dans leurs bras et le firent asseoir sur son trône.
Ayant appelé lui-même la reine, il la consola et lui défendit de pleurer. Il fit venir ensuite ses serviteurs ; il les remercia de leurs loyaux services et distribua entre eux les dons qu'il avait fait préparer.
Puis on lui apporta la couronne ; il la prit dans ses mains, et, s' adressant à Merlin :
« Je n*ai point de fils, lui dit-il. Je ne sais qui me succédera. Merlin, je vous confie ma couronne : cest celle de l'avenir; gardez-la pour le plus digne. »
Merlin promit qu'il serait fait tout ainsi que le roi l'ordonnait, ce qui mit fin à ses plus grandes an* goisses.
Cependant chaque instant augmentait sa faiblesse, et les affres de la mort passaient et repassaient sur son front. Quelques paroles incohérentes tombèrent de ses lèvres : « Tout est perdu ! ... L'avenir est un mot! » Presque aussitôt il s'aperçut que sa tête commençait à s'égarer, et il étendit ses deux mains vers ces amis, comme pour les prier d'oublier ce qu'il avait dit.
Alors commença le hoquet de la mort auquel lés nations répondirent, et il semblait à chaque haleine qu'il était étouffé ; les vastes fenêtres de la salle furent ouvertes. Mais l'air des bois qui apportait la vie ne pouvait pénétrer dans la poitrine d'Arthus.
Il demanda ù être replacé sur sa couche; et, paice