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que ses serviteurs arrivaient trop lentement à son gré et qu'il avait hâte, il s'y traîna en marchant, appuyé sur leurs bras. Là il reposa un instant; et presque aussitôt sa tête, cette tête puissante^ altière, retomba sur son sein et y demeura scellée, comme si elle eût été poussée en avant par une main invisible à laquelle il était inutile de résister. Ses yeux restèrent fixes, étonnés de la première approche des étemelles ténèbres.
Un cri aigu partit de la salle et remplit le palais.
« Arthus, le roi Arthus est mort ! »
Cependant la nuit était venue ; et tant que l'obscurité couvrit la terre, la reine Genièvre empêcha sa douleur d'éclater ; elle resta froide et muette comme le soc d'un des piliers de marbre qui soutenaient la salle. Mais sitOt que Tombre disparut, le désespoir se déchaîna dans son âme et la mort lui apparut pour la première fois, sans voile.
En voyant que l'aube recommençait à blanchir, la douce lumière à reparaître, pour tous les autres, excepté pour Arthus, et que lui seul ne jouirait plus des dons apportés par le jour à la moindre créature, un sanglot, puis un cri lugubre, puis-une imprécation sortirent des lèvres pieuses de madame Genièvre. Ce cri fut répété par ses femmes, qui toutes s'assirent autour d'elle sur la terre ; et le palais de bois fut ébranlé par leurs rauques lamentations :
« Il est tombé, le roi de l'avenir I celui qui apportait l'espérance à la terre.
«< Le y&t' qui rampe reverra la lumière du jour en
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sortant de l'obscur limon, mais Arthus ne la reverra pas.
« La pierre brute sera réchauffée par Taube ; mais lui ne goûtera que le froid de la mort.
« L'herbe des champs sentira d'avance le souffle tiède du. printemps; elle s'en réjouira sous la neige. Mais Arthus, mais le sage, le bon, le roi des justes ne respirera que le souffle du sépulcre.
« Dieu I où est ta justice ?
« ciel ! où est ta lumière ?
a Providence ! où est la gloire ?
« Rose mystique I où est ton parfum ?
<c Tour d'ivoire! où est ta blancheur ?
« Etoile du matin! où est ton rayon ? »
Merlin, que ces clameurs transperçaient, se leva comme un homme inspiré. Il se fit apporter la large épée nue d'Arthus, et il en approcha la lame bleuâtre des lèvres glacées du roi. Le tranchant de l'épée se couvrit d'un pâle nuage, comme celui que laisse le souffle du matin sur la vitre transparente.
« Arthus vit encore 1 il respire ! il sommeille !»
Ce mot plus prompt que Téclair vole de bouche en bouche ; il arrête les larmes ; il suspend la plainte . Aux longs gémissements succède un silence de stupeur et d'espérance.
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« Il y a, seigneurs, plusieurs genres de sommeil, murmura à voix basse Merlin en fermant les yeux du roi. Il y a le sommeil de Tennui, qui ne ressemble en rien à celui-ci ; il y a le sommeil de la mort, qui s'en rapproche davantage ; il y a aussi le sommeil sacré, peuplé de songes divins. C'est celui que goûte en ce moment le noble Arthus. Faisons que rien ne trouble son rôvc céleste. »
Puis, s'adressant aux courtisans : « Parlez bas, » ajouta-t-il. Ce qu'ils firent aussitôt, et ils ont continué de parler sur ce ton jusqu'à nos jours.
La foule se dispersa à pas comptés, plus silencieuse que des ombres. Le sanglot devint soupir, le soupir murmure, le murmure chuchotement. Enfin la terre se tut.
Un conseiller d' Arthus s'approcha de l'oreille de Merlin et lui dit : « Est-il donc si facile à un monde de mourir? »
Pour toute réponse, Merlin mit un doigt sur sa bouche. Il fut enjoint à tous ceux qui possédaient un luth, un théorbe, une mandoline et même une musette^ de s'abstenir d'en jouer, s'ils n'aimaient mieux les briser. Même les cloches durent cesser de sonner* Chacuti
des vivants retenait son haleine, dans la crainte de trou- 'hier les heureux songes d'Arthus.
Les châteaux qui retentissaient autrefois de chants d'amour étaient abandonnés^ Nul ne savait ce qu'étaient devenus leui's habitants. A peine si, dans Tenceinte des ruines, on tolérait quelque bruyère, quelque poirier sauvage où venait se poser, l'aile effarée, un oiseau voyageur; et s'il se prenait à chanter, Merlin, assis sur rherbe, se levait et lui disait dans son langage ailé :
« Silence! qui que tu sois, oiseau bleu! Arlhus fail -un beau rêve que j'interpréterai tout à l'heure. »
L'oiseau se taisait sur-le-champ et avec lui le monde entier.
Quelquefois une pierre se détachait de la voûte du palais. Au moment où elle allait tomber avec fracas, Jacques préparait une couche épaisse de feuillée qui amortissait le bruit. Par ce moyen, les tours, les murailles lézardées tombaient peu à peu en ruine, et se couvraient de futaies, sans que personne entendit le fracas. Deux ou trois fois, il arriva que des peuples qui n'étaient pas avertis se levèrent, pieds nus, pendant la nuit, avec un grand tumulte. Mais l'enchanteur n'eut qu'à leur faire un signe. Tousse mirent aussitôt comme lui, un doigt sur la bouche. Plusieurs générations passèrent ainsi sans bruit, sans haleine, déchaussées, l'oreille basse, muettes, garrottées, de peur d'éveiller le dormeur.
Les jours aussi passaient ; les nuits succédaient aux
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jours ; et pas un changement notable n'arrivait. Jacques, faisant la veillée, chassait les fourmis à mesure qu'elles s'égaraient sur le front d'Arthus. Il ne laissait pas même approcher les cigales. Pour abréger les heures, il chantait, à demi-voix, jun refrain du village ; mais il y renonça bientôt, parce qu'Arthus avait poussé un soupir. Assis au coin d'un feu de broussailles, les yeux attachés sur la braise, il polissait et repolissait Tépéc du dormeur ; et chaque jour elle grandissait. Déjà elle touchait du pommeau à la Scandinavie, de la pointe aux Colonnes d'Hercule.
Quand il arrivait qu'Arthus se réveillait, pour l'ordinaire, il se mettait sur son séant, et il demandait à boire. Aussitôt, Jacques Bonhomme en avertissait Merlin, qui se pressait d'accourir; il écoulait attentivement le récit que lui faisait Arthus de ses songes, et il les interprétait sur-le-champ, presque toujours dans le sens le meilleur. Étaient-ils de bon augure, le monde en était instruit sans retard. Au contraire, annonçaientils de mauvais jours, pestes, famines, disettes, tyrannies, esclavages, Merlin, pour n'affliger personne, en gardait le secret pour lui seul, autant qu'il le pouvait. Dans l'un et l'autre cas, le roi, apaisé par la sagesse de l'enchanteur, laissait de nouveau retomber sa tête pesante sur la paume de sa main ; il se rendormait du long sommeil.
Près de lui, sous les poternes, sept dormants, plus grands que tous les autres, s'étaient assoupis dans leurs armures de fer et semblaient des géants ; on dit
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que plusieurs d'entre eux étaient des femmes cachées sous des cuirasses d'hommes.
Le premier s'appelait Francus, le second Polonius, le troisième Albion, surnommé Britannia, le quatrième Lara de Castille, le cinquième Oltavien le Lombard, le sixième Barbe-Rousse le Teuton, que d'autres connaissaient sous le nom de Teutonia, le septième, Pandème, né en Esclavonie. Comme bons compagnons qui n'ont rien à craindre l'un de Tautre, ils étendirent leurs membres sur l'herbe drue , les paupières fermées et pesantes, sans soupçons, sans même de gardes, tous cousus dans leurs cifirasses, vêtus de haubergeons, coiffés de chapeaux de fer. Mais leur épée était à leur côté ; c'était leur épousée. Eux dormant, elle veillait à leur place. Cependant leurs chiens démuselés, bons lévriers, s'endormirent aussi à leurs pieds, avec force oiseaux de leurres et de poing.
Sur leurs têtes, la nuit semait les étoiles. La lune blafarde sortit des nues pour regarder ces grands corps assoupis, et elle les prit pour des frères d'Endymion ou pour les sept conducteurs du char de David. Maints papillons nocturnes se jouaient dans leurs chevelures; maints oiseaux de nuit, hiboux, chats-huants, orfraies, s'abritaient dans leurs seins ou dans leurs casques débridés. Puis le jour les couvrit de son manteau d'incarnat, et les soleils éblouissants furent pour eux ce qu'étaient les ténèbres.
Bientôt, rien ne sembla si beau que de dormir du sommeil sacré du roi ; tout le monde eût voulu Fimi-