‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 103 sur 177 · LE SOMMEIL D'AIRAIN · texte numérisé non relu

LE SOMMEIL D'AIRAIN

Vous qui passez, n'éveillez pas le roi Arthus. Ne pas voir le crime heureux ; ne pas entendre ses fanfares ; ne pas voir le sourire des esclaves ; ne pas entendre le sifflement des serpents ; ne pas respirer Tencens qui brûle aux pieds des méchants, là est le bonlieur. C'est celui que goûte Arthus dans son sommeil sacré. Que ne suis-je de pierre ou glacé comme lui !

Plusieurs saisons ayant passé, la léthargie étant toujours aussi profonde, Merlin se décida à réveiller brusquement le monarque, au risque de bouleverser Tétiquetle féodale. Il s'approcha de lui et le tirant par un pan de son manteau fleurdelisé :

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« Beau roi de l'avenir, lui dit-il, voici le jour. Là-bas, dans le verger fleuri, les feuilles d'églantier frissonnent sur la haie ; le merle gazouille ; le flot scintille ; la pâquerette dans les prés et la marjolaine ont essuyé leurs larmes de rosée, et le coq a dit aussi trois fois : Yoici le jour! »

Mais Arthus se contenta, comme il avait coutume, de soupirer d'un long soupir; et, se retournant sur le côté, il parut encore une fois de marbre. Ce que voyant, Merlin se sentit pris d'une grande épouvante, comme s'il eût commis un meurtre, et il ne savait qu'imaginer pour, s'en défendre ; car il se xtisàit à lui-même :

« Mes enchantements sont-ils donc devenus des enchantements de mort? Yoici le plus beau des rois qu'il est impossible de tirer de l'engourdissement où je l'ai plongé; et avec lui tout un monde, celui que j'ai connu dans ma verte jeunesse, s'est pris à dormir du même sommeil de pierre. »

Pour les vieillards, passe encore de dormir ! Mais il se faisait conscience d'avoir assoupi du long sommeil, à la fleur de Tâge, tant de charmantes personnes, la plupart fiancées et proiîiises, ou mariées d'hier à peine, lesquelles s'étaient fiées à sa parole et avaient pris le linceul, comme on prend une robe de noce. Qu'il parvînt à les réveiller, c'est un point qu'il ne mettait pas en doute. Mais le moment, quand viendrait-il? Aujourd'hui, ou demain, ou plus tard ? Yoilà ce qu'il ne pouvait affirmer. Cela pouvait durer une année, peut-être davantage. Il n'en fallait pas tant pour troubler

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im honnête enchanteur aussi scrupuleux que le nôtre.

Dans cette angoisse, il alla susciter plusieurs peuples nouveaux, race de fer, et il leur commanda de se lever av^c un grand fracas ; ce qu'ils firent très-volontiers ; car ils aiment tous le bruit qu'ils prennent aisément pour la gloire. Aussi, arrivèrent-ils munis d'instruments les plus sonores qu'ils passent trouver ; et ils frappaient sur le fer, sur Tairain, comme les villageois qui rappellent un essaim d'abeilles envolé de la ruche. Maintes fois ils défilèrent, avec les barons, devant la couche du roi Arthus ; ils se livrèrent même entre eux divers combats homicides, où ils comblèrent les ravins de leurs morts, ayant de plus la précaution de pousser des cris furieux qui montaient jusqu'au ciel, de piétiner la boue sanglante et de frapper et marteler les Vaincus d'un fléau d'airain.

« Pourquoi faites-vous tant de bruit? leur demandaient les mères et les vierges.

— Pour réveiller le noble Arthus, » répondaient aussitôt les peuples d'une voix haletante.

Mais cela même fut inutile. Le sommeil du dormeur ne fut pas interrompu par le tumulte de tant de nations aux prises, qui croyaient que le bruit de leur chute arrivait jusqu'aux étoiles. Une seule fois, pendant l'écroulement d'un empire, de deux royaumes et de six^ grands duchés, il dit à voix basse à Jacques, qui se baissait sur ses lèvres pour l'entendre :

«Fais taire ces pies bavardes, j'en suis incommodé. »

Puis il se rendormit encore,

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Quand les nations en tumulte entendirent ces paroles, rien n'égala leur confusion. Pour Merlin, il vit clairement que c'était fait de tout un monde ; il prit le deuil et perdit la sérénité et Tenjouement qu'il avait su conserver jusque-là.

S'oubliant lui-même, loin des cités, nourri de glands, faisant du loup son compagnon, il ne se plaisait plus à vivre que dans la société desfanl6mes. Fit silvesterHomo!

Peu de jours après, des lamentations retentirent dans le grand bois du roi, où Merlin s'était retiré, non loin de la chartreuse de Seillon. Elles partaient du chef des ermites, frère Ogrin, qui avait vécu jusqu'à ce jour très-solitaire, le front incessamment penché sur son livre sacré. Il venait de s'apercevoir que tous les mots divins avaient été adroitement effacés pendant la nuit dans sa Bible ; il s'arrachait de désespoir les cheveux et la barbe, qu'il avait eue auparavant très-fournie ; puis ayant suivi les traces de Merlin :

« Voyez, ô sage! lui dit-il, ce qui est arrivé cette nuit (et il lui présenta le livre sacré). Que faire? il n'y a, certes, que vous au monde qui puissiez retrouver les mots eflacés par les méchants esprits. »

Déjà Merlin avait saisi le livre; il vit avec stupeur que tous les endroits où se trouvait le nom de Dieu avaient été déchirés, lacérés, ainsi que ceux où se lisaient an-

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