LIVRE XX
paravant les noms des anges, archanges, bref, de tous les esprits d en haut; on n'avait laissé subsister que le nom des esprits inférieurs du dernier rang. Les miracles aussi avaient été supprimés ou, du moins, raturés au moyen d'une encre rouge, corrosiveî qui avait brûlé, jauni, corrodé le papier.
« Je ne connais, dit-il, que Farfarel ou mon père qui aient pu avoir l'audace de commettre ce genre de sortilège.
— Si vous connaissez ce Farfarel, reprit Ogrin, pu-. nissez-le; mais d'abord, ô Merlin! rendez-moi les lignes sacrées sans lesquelles le plus saint des livres a perdu sa vertu.
— Volontiers, maitre Ogrin ; je le sais par cœur. »
A ces mots, il prit une plume pour rétablir dans le texte toutes les paroles qui en avaient été traîtreusement enlevées; mais, ô stupeur ! ces saints noms, il les avait oubliés, ou du moins il ne les savait plus qu'inexactement. Où il y avait Jd/ioMft, il mettait la Nature; ce qu'il fit, moins par conviction que par crainte de laisser paraître l'ignorance où il était tombé ; et, par là, il s'aperçut clairement que le don des enchantements était presque perdu pour lui. Plût à Dieu que ce qui lui en restait eût disparu sans laisser de vestiges !
Quant à l'ermite, il reçut avec reconnaissance son livre corrigé. Lorsqu'il s'aperçut des changements, il était de retour dans le fond de ses* solitudes. Peu à peu il se familiarisa avec les leçons nouvelles ; on dit même qu'il ne jurait plus que par Merlin.
25S MERLIN" L'ENCHANTEUn.
A peine maître Ogrin avait pris congé de notre enchanteur, un autre désespéré se présenta devant lui. Dans ce nouveau venu, il eut d'abord quelque peine à reconnaître le poète Fantasus, auquel il avait donné autrefois de bons conseils. Combien, en effet, Fantasus était changé ! La tête beUe encore, et même plus noble, plus expressive, mais sillonnée de profondes rides, excepté le front resté inaltérablement pur, immaculé, comme un blanc rocher de marbre sacré que la foudre n'a pas ^sé frapper, et qui s'élève encore sur des débris. Ce n'était plus d'ailleurs cet orgueilleux qui daignait à peine fouler la terre et marcher sur les nues. C'était un vieillard tremblant, défaillant à chaque pas. Il n'était pas aveugle, mais il boitait sur deux béquilles branlantes, n'ayant pas même autour de lui un enfant pour lui servir de guide et de soutien.
« Que vois-je? dit Merlin. Est-ce bien toi, Fantasus? — Non, répondit celui-ci, ô maître I c'est l'ombre de Fantasus ; et les maux que vous voyez ne sont rien en comparaison de ceux que je voudrais cacher. Le souffle s'en va, l'inspiration' me manque, ô prophète! je la cherche et ne la trouve plus. Voilà le plus grand des