‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 105 sur 177 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

maux. La faim, la soif, le gel, n'étaient rien auprès de celui-là; il me donne le goût de la mort. Parlez-moi, répondez- moi, Merlin. Que je contemple de plus près le roi des bardes et de la gent inspirée. Je puiserai dans vos yeux la flamme que je crains avoir perdue. »

Cette naïve espérance du vieux poëte embarrassa Merlin plus qu'un reproche. Car il sentait que la source des beautés éternelles avait tari dans son cœur désenchanté, au moins pour un temps qu'il ne pouvait marquer ; eU il avait honte de le laisser paraître. Aussi voulut-il d'abord repousser l'éloge que lui adressait Fantasus.

« Non, pocte. Merlin lui seul n'est pas la source des beaux chants.

— Vous êtes et vous resterez ù maître ! notre fontaine sacrée. C'est de vous seul que nous vivons ; nous autres poêles, nous' ne faisons qu'amplifier la .parole de Merlin; c'est à cela que se bornent nos œuvres.

— Parle sans exaltation, Fantasus! les paroles trop ardentes empirent les maux les plus violents. Que je sache seulement comment tu as vécu jusqu'à ce jour. .

— J'ai oublié de vivre. Ni femme, ni enfants, ni parents, ni amis, n'ont égayé mon seuil. J'ai méprisé le réel ; je n'ai pu trouver l'idéal.

— As-tu au moins trouvé la gloire dans ce jeu qui si souvent donne la mort ?

— La gloire ! je la cherche encore quand je ne l'espère plus.

— Qu'as-tu donc fait?

*— Tout s'egt passé là dans ma tête.

— Et maintenant que séns-tu sous ce front qui brûle encore?

— Une chose extraordinaire. Les cathédrales ne me parlent plus, comme elles avaient coutume de faire, ni les vieilles armures quand elles s'entre-choquent contre les arceaux gothiques, ni les donjons aux toits aigus, ni les tourelles vêtues de lierres. Autrefois, ces puissances m'interrogeaient de leur voix colossale, je leur répondais et tout coulait de source. Aujourd'hui, tout est mort. Plus un écho complaisant ni dans les choses ni dans les hommes. Où sont, ô maître! les êtres enchantés qui hantaient mon esprit? Où sont les symphonies ailées, vagabondes, triomphantes qui résonnaient, sous mes pas, au fond des Éois solitaires? J'avais sur le chantier plus de cent ballades, autant de sonnets et de mystères, sans parler d'un poème sur la table ronde, qui devait immortaliser la société que vous avez formée de vos mains. Je ne puis plus tirer de ce cerveau même une paillette d'or, comme ils font tous si aisémeiit ; et ce qui met le comble à ma misère, je n'ai pas encore osé le dire.

— Tu me fais trembler, Fantasus. Quelle est donc cette dernière infortune de Job? Parle, je t'écoute.

— C'est à vous seul au moins que je confie cette plaie incurable.

— Voyons, parle.

— Eh bien, maître, le démon des beaux vers m'a quitté. Il s'est enfui de ma maison; hélas! yreviendrat-il jamais ?

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