‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 106 sur 177 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

— Le démon des beaux vers, dis-tu ? ah I oui, fie-toi à celui-là ! Je le connais parfaitement, et je l'ai eu aussi à mon service. Fine-Oreille, surnommé Langue-d' Or, c'est son nom, n'est-ce pas? Quelle tête, bon Dieu ! quelle cervelle I quelle conscience tarée I Les tours qu'il m'a joués à moi-même sont incroyables. Gageons qu'il est à cette heure dans la compagnie folle de Brin-d'Herbe-d'Or, de Fleur-de-Verveine, de Serpentin, un tas d'esprits follets, les génies les plus fantasques, les plus capricieux, les plus gueux, les plus indociles que j'aie jamais connus. J'ai tout fait pour pue les attacher sérieusement. Quelle duperie I ils me vendraient cent fois le jour, pour Taigi'etle aérienne d'un chardon, pour une jolie rime, pour \m trille de hautbois artistement cadencé dans la forêt. Je te plains d'avoir affaire à eux. Je leur ai donné congé ; ils en profitent pour s'enivrer. Dieu sait où, d'une goutte de rosée dans quelque coin mal famé de l'univers.

— Dites-moi, ô maître. Est-ce donc mon génie qui se perd? Est-ce moi qui .vieillis? Est-ce le monde?

— Entre nous, Fantasus, je crains non sans raison que le monde ne soit mort.

— Qij'entends-je?

— Oui, mort, mon ami, et par ma faute. »

Et comme s'il avait eu peur de s'être trahi, il ajouta :

« Tant que dormira Arthus à la puissante haleine, je pressens que les temps seront mauvais pour les poètes. »

Il * 16

2i2 MEtlLIN L'ENCHANTEUR.

Mais, bien loin d'apaiser le poète ulcéré, ces der nières paroles ne firent que réveiller ses tourments, et il étonna Merlin lui-même par ce cri d'angoisse que l'on a appelé plus tard dans toutes les langues :

LES LAMENTATIOiSS DE FANTASUS.

« maitre, éloignez de moi la vieillesse stérile du barde et du poète.

« J'en ai vu plusieurs, la tête branlante, assis à leur foyer désert, cherchant encore un vain son qui les fuyait. Sans écho, sans ami, sans postérité, ils survivaient à leurs œuvres, comme un tronc ridé, caverneux, rempli d'oiseaux nocturnes s'élève parmi des feuilles flétries, amassées à ses pieds depuis soixante hivers.

« Est-ce le sort qui m'attend , ô Merlin ? verrai-je aussi mes œuvres, tombées de l'arbre, joncher au loin la terre autour de moi ?

« Gain le meurtrier n'a été condamné qu'à cultiver des champs fertiles où chaque année croissent, pour lui, des moissons qui appellent l'allégresse. Il emporte ses gerbes dans ses greniers qui regorgent encore des produits du dernier été*

« Pourquoi, ô Merlin, suis-je condamné à cultiver le champ stérile de l'esprit, où je ne recueille que ronces et ciguë, après une lueur d'espérance toujours trompée? Suis-je plus maudit que Gain le maudit?

c< Apprenez-moi pourquoi m'est imposé le travail de la pensée qui ne peut même me donner le pain de

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