LIVRE XX
chaque jour. Moi seul, sur la lerre, je sèiue et je ne moissonne pas.
c< Ah ! si la jeunesse me restait, je frapperais encore une fois de mon front ce ciel d'airain qui me refuse même un rayon. Mais aujourd'hui, l'événement a trop souvent trompé mon désir; et, comme autrefois j'ai cherché le bruit, je cherche maintenant le silence.
« Combien de fois, ô- maître, je me suis juré à moimême de ne plus penser, de ne plus rêver I Mais au milieu de la nuit, quand tous les bruits sont assoupis, ma pensée se réveille en sursaut; et malgré moi (car j'ai perdu la force de la retenir par le frein) elle tente de remonter vers les cimes accoutumées. Jusqu'au lever du jour, l'insomnie me dévore. Ma tête, où tintent mille anciennes chansons, se brise à en chercher de nouvelles; et, quand le jour apparaît, toutes s'envolent et s'évanouissent à son éclat.
« Les vieillards sont entourés des fils de leurs fils, rangés en cercle, à leurs côtés ; ne verrai-je autour de moi que mes œuvres mortes, froids spectres , pour me faire mon cortège ?
« Quand la vie commençait pour moi, je me disais : Je dompterai leur froideur, leur indifférence à force d'inspiration; et j'amassais, autour de moi, les œuvres et les chants sans les compter;
« Ah I si la sympathie des hommes se fût alors ajoutée à ma force, rien, ô maître, ne m'eût été difficile. Mais ce que n'ont pu les mille dents de l'adversité, l'indiffé^ rence l'a fait. Elle a insinué sa glace dans mes veines.
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« Maintenant, je suis comme celui à qui il ne reste qu'une flèche dans son carquois. Malheur à moi,, si je manque le but une fois encore! Ce sera la dernière, et Féternel oubli s'amq^ssera sur mon nom.
« Enseignez-moi, ô maître, ce dernier chant, ce chant suprême du cygne, qui domptera leurs cœurs et hl'ouvrira leurs oreilles endurcies .
«Dites-moi les mots, s'il en existe de semblables, qui peuvent encore toucher cet âge d'airain. Car tous ceux qui sont sortis de mes lèvres sont tombés impuissants sur leurs cervelles de fer.
« Apprenez-moi le chemin des âmes pétrifiées, avant que la vieillesse, pire que la mort, ne me rende moimême sourd à vos leçons. Déjà les infirmités messagères du tombeau m'ont ôté le sourire.
« Dites-moi de quelle langue il faut se servir pour entrer dans les cœurs de pierre. »
« Attendrir le cœur des hommes d'aujourd'hui ! interrompit Merlin. Que me demandes-tu? Jel'ai essayé, et moi-même je n'ai pu y réussir. Le cœur ne répond plus au cœur, ni la voix à la voix. Tu verserais à leurs pieds ton âme, comme l'eau ; ils ne la regarderaient pas.
— Je suis donc, s'écria Fanlasus, le rebut de l'univers, moi qui m'en croyais le maître I Tombé du ciel sur terre...
— C'est le sort de Phaëton. Tu as voulu régir le soleil.
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— Pourquoi non? Je me senlais assez de cœur pour créer des mondes.
— Maintenant, résigne-toi h la prose.
— Jamais.
— Fais-toi, te dis-je, à la \ie prosaïque.
— Jamais.
— Eh bien! meurs.
— Soit. Mais avant que je meure, donnez-moi," ô roi des hymnes, une dernière pensée féconde, un éclair de l'esprit, un ravissement d'intelligence, et je suis encore sauvé. Je gagne la partie à ce grand jeu de l'immortalité ; je brave les ans, la vieillesse, les siècles futurs et la terre ridée qui déjà s'enlr'ouvre pour m'ensevelir. Donnez-moi, vous dis-je, une inspiration, un motif, un accord, un rhythme, un rayon de lumière, moins que cela, un mot magique; et j'enchaîne l'univers à mes pieds, aux vôtres.
— Une inspiration, dis- tu? Pauvre Fantasusl il me serait plus aisé de te donner un royaume.
— Que me font les royaumes, Merlin? Je les méprise tous. Donnez-moi, ô maître, le charme qui, d'un mot, ravit les cieux eux-mêmes, ou arrachez de mon cœur cette soif des choses belles qui dessèche nues lèvres. »
Ici, Merlin, dont l'esprit était aux abois, entraîné sans doute par une commisération trop vive, répondit :
« Vos maux sont grands, Fantasus ; ce sont les tourments d'une âme trop amoureuse de poésie dans un âge de prose. Je les connais pour les avoir éprouvés, au moins le plus grand nombre. La pitié m'arrache
le secret que je vais vous dire, après m' être promis de ne le confier à personne. Ce secret, le voici : Renoncez aux idées, puisque désormais elles vous coûtent tant à trouver! Les mots peuvent en tenir la place quand ils sont bien enchâssés. Le cliquetis de certaines syllabes jette des étincelles, et elles suffisent pour éblouir les yeux des hommes. Il y a aussi des paroles gonflées, creuses au dedans, huppées au dehors, que. je pourrai vous apprendre et qui résonnent d'ellesmêmes, comme la statue de Memnon. Vous en ferez Texpérience.
— Se peut-il ?
— Rien n'est plus sûr.
— Je ne voudrais pourtant pas compromettre à la fin de ma carrière la renommée que j'ai acquise.
— Faites ce que je vous dis, poète, tout le monde s'en trouvera bien. »
Sur cela, il congédia Fantasus ébloui ; mais, en se* cret, l'enchanteur se sentait mourir de honte.
Fantasus, presque hébété d'étonnement, de douleur, d'isolement, surtout de vieillesse et de misère, s'en allait^ cherchant des mots huppés, trouvant des rimes qu'il répétait avec une complaisance qui eût dû arracher des larmes à ceux qui le rencontraient. Mais la foule cruelle le regardait sans le voir. Nul ne lui faisait l'aumône d'un sourire ; nul ne se souvenait de la splendide jeunesse et des anciennes couronnes du poète. Seuls, les enfants prenaient plaisir à l'entendre, quand, rentré dans sa cabane ouverte à tous les vents, il s'as-
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seyait dans la cendre et murmurait ses rimes redoul)lées, désormais privées de sens.
Les meilleurs disaient en passant sur le seuil : «Quel malheur qu'un si grand homme soit devenu fou ! Mais aussi qu'avait-il besoin de se distinguer plus que nousmêmes? »
Qui dépeindra la douleur de Merlin ? Ses yeux ne voyaient autour de lui que deuil, désenchantement, déclin ; et pourtant cela n'était rien en comparaison des hydres empoisonnées qui renaissaient dans son cœur, où il sentait périr un monde. La nécessité de dissimuler, ou, pour dire vrai, de jouer la tragi-comédie avec la plupart des créatures, était ce qui lui coûtait le plus. Si encore tout Tunivers eût été dupel Les hommes ac* coutumes à l'être pouvaient bien l'être encore. Ils voient tout en gros, d'un regard incertain. Mais noni il y avait toujours, sous ses pas, mille petits regards d'insectes, perpétuellement éveillés qui le perçaient à jour. C'était un créateur qui voyait sa création mourir. A moins d'être poète, difficilement pouvons-nous avoir l'idée d'une peine si cruelle.
Et n'oubliez pas, qu'au milieu de ces ruines, Merlin s'était promis et imposé de sourire pour sauver au moins les apparences. Hélas! que lui servait ce masque?
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Les grillons, les fleurs, les oiseaux qui savaient parfaitement* éon secret, le raillaient avec cruauté, lorsqu'il s'égarait sur les décombres de quelque vieux donjon.
Les giroflées éparses dans les ruines disaient : « Le voilà donc ce bel enchanteur ! Où sont les fêtes, les tournois, les propos d'amour, les étendards pavoises dans les salles désertes? »
Puis les oiseaux moqueurs, perchés sur l'arbre solitaire, reprenaient :
« Le château est désert sur la montagne ; la tour s'est écroulée. Mais le cœur de Merlin est plus triste que la tour. Le génie de Merlin est plus vide que le château ruiné. »
En entendant ces paroles sortir des épaisses ramées , Merlin faisait semblant de sourire ; dans le fond il se rongeait le cœur; et voyant que le moindre ver de terre coniiaissait son secret, il nte savait plus où se retirer. Revenait-il parmi les hommes, il entendait de trop près leurs soupirs ; rentrait-il dans la solitude, il n'y avait pas un roitelet qui ne se fit un jeu éclatant de sa douleur.
« Ceci est mon testament, écrivit-il à Viviane. Je le confie aux vautours et aux aigles.
« Depuis que je ne crois plus on vous, je ne peux plus
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(Toire à rien, pas même ù mon père. Aussi bien, il no me donne plus aucun signe de vie. Si je voyais au moins ses traces, je pourrais peut-être me prendre à quelque chose. Mais que dis-je? je le verrais là, debout, devant moi, ricanant ou rugissant, je n'en croirais pas mes yeux. Je lui dirais comme à toutes choses : «Allez, mon « père, vous n'existez pas ! »
a Les peuples aussi que j'ai le plus aimés, je suis tenté de les maudire ; car ceux que j'ai le plus comblés, ceux-là m'ont oublié les premiers. Que de fois ils m'ont rencontré, et ils avaient tous oublié même mon nom ! Si légers de cœur, si convoiteux de gain, si âpres au trafic, si idolâtres de clinquant, si vains de leur néant, si exigeants quand on leur accorde quelque chose, si rampants quand on leur refuse tout; ah! Viviane, chimère des chimères, me serais-je aussi trompé sur leur compte ?
c< Ils savent que je vis encore, et aucun d'eux no tourne plus la tète de moh côté. Moi, je les ai nourris de justice, et ils vont lécher les pieds de tous mes ennemis. Faut-il donc mépriser ce que j'ai adoré? ne vaut-il pas mieux mourir?
a Le pire des maux pour un prophète, c'est de ne pouvoir plus prophétiser; et voilà ce qui m'arrive. Au trefois, vous le savez, je déroulais l'avenir comme un livre. Plus il était caché aux autres, plus il se montrait à découvert pour moi. Je le possédais bien mieux que le présent. D'avance je jouissais de ses trésors et j'en faisais jouir les autres. Combien de fois nous nous
sommes amusés tous deux à déployer la jeune feuille de chêne, pliée et verdissante sous la dure écorce de Thiver! C'est ainsi que les choses futures m'apparaissaient, jeunes, florissantes, sous la face rigide du présent.
« Aujourd'hui, m^s yeux cherchent en vain apercer le linceul qui me tient renfermé dans la vallée d'angoisse. Les choses futures m'échappent. Car le cœur des hommes et le tien, où je puisais mes présages, se sont couverts d'une enveloppe si dure qu'il m'est impossible de rien discerner à travers ce lourd manteau de plomb ; et je ne puis dire si les hommes remonteront bientôt vers la lumière limpide, ou s'ils continueront de tomber, d'une chute de plus en pluç rapide, dans l'inexorable Adès.
« Quand l'avenir se voile ainsi aux yeux des prophètes, il est temps pour eux de mourir ; la^ mort seule peut leur rendre la clairvoyance qui lit dans les ténèbres.
« Vienne donc la nuit suprême ! Je verrai luire aux clartés du sépulcre les vérités étoilées qui me fuient maintenant dans la splendeur flétrie du jour terrestre.
« Vienne l'heure propice du tombeau ! dans les méandres de la voie lactée, je goûterai à loisir le lait de l'insondable sagesse. »