LIVRE XX
Telle était la détresse de Merlin. Voyant toutes choses s'eflacer, combien alors il eût souhaité d'être mystique ! Il l'essaya de bonne foi ; adorant ses souffrances, divinisant ses larmes, il chercha Viviane jusque dans la tour d'ivoire de la vierge de Judée. Combien de fois aussi il essaya d'escalader les mondes des songes sur l'échelle de Jacob I Mais, à peine y avait-il mis le pied, sa raison ne pouvait extirper sa raison. Il retombait pesamment sur la terre, entraîné par son bon sens ; et, dans cet effort pour étreindre les blanches visions, sa détresse ne fil qu'augmenter.
Véritablement, elle fut portée au comble par l'arrivée de Turpin. La figure seule du futur archevêque, pâle et défaite, en disait plus que toutes les paroles. La barbe mêlée, les yeux hagards, vêtu d'un reste de manteau, il était à pied et sans aucun cortège.
«Venez -vous aussi, Turpin, briser ce misérable cœur, lui dit le prophète, en l'accueillant avec son ancienne bonté ? Avez-vous trouvé.celle que je cherche ?
— Non, prophète. »
Merlin l'entend ; il pâlit et répond :
« Dieu lui fasse merci!... Que devient le pays doré
252 MERLIN L'ENCHANTEIU.
des légendes? Vous en venez, mon ami; c'est le vùlre. Plût à Dieu que je n'en fusse jamais sorti ! Votre vie s'est passée dans les empires féeriques, vous m'avez laissé à moi tout le gûAivemement et le fardeau du réel. Parlez-moi des mondes heureux que je ne connais plus, peuples des fées, génies, sylphes, nains, négromans qui ont la vie légère. Consolez-moi de ce que je souffre ici, parmi les royaumes et les peuples d'en bas, où l'esprit positif a chassé tous les autres.
— Préparez-vous donc aux plus funestes nouvelles.
— Que m'annonces-tu ?
— La mort des génies.
— Je m'y attendais.
— Je ne sais, maître, reprit Turpin, quelle tempête a soufflé sur le monde des fées. Là aussi on se révolte. Les capitales des fées les mieux assises, les vastes cités du pays des légendes, Potentiana, Sicambrie, aux murs d'or et de cristal, où j'ai passé mes plus beaux jours, tant d'autres que vous aviez bâties d'émeraudes se soulèvent contre le sceptre léger des sylphes. Qui le croirait? J'ai conseillé, averti, harangué, prophétisé, le tout en vain ; les peuples enchantés ne veulent plus même supporter un joug de fleurs.
— S'il est ainsi, malheur à eux! C'est moi qui l'avais tressé ; ils auront le joug d'airain. Je leur avais donné
• pour reine, Titania. Nulle n'avait la main plus légère à porter le sceptre. Clémente aux méchants, ménagère des bons, vivant de peu, l'onl-ils aussi dépossédée? S'ils l'ont fait, ils ont repoussé la félicité même. »
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Turpin venait d* assister au détrônement des fées, puis à leurs funérailles; il en était encore tout ému, principalement de celles de Titania. Aussi les racontat-il dans le plus menu détail. Conchée dans une bière (le nacre incrustée de clous d'or, il avait vu les propres valets de Merlin, Serpentin, Brin-d* Avoine , Langued'Or, Œil-d* Aspic, porter le corps de Titania sur leurs épaules, à travers les cépées fleuries. On l'avait ensevelie sous la pierre sacrée, au milieu de la crau. Quelle aflluence, bon Dieu, de nains, de gnomes, surtout de génies 1 Quels murmures plaintifs d'éphémères sous l'épaisse ramée ! Il en était tout étourdi. Les pleureuses marchaient les premières, après elles, les princes des fées, Octavien, Zerbino, le roi d'Yvetot, tous en manteaux de deuil, tous pleurant de chaudes larmes.
Merlin eût bien voulu demander si l'on avait quelques nouvelles d'Isaline, de Nella, de Marina ; il s'en abstint, prévoyant en tout le pire.
« Mais les esprits des ruines, s'éoria-t-il, après un long silence ? Ceux-là, du moins, me restent encore : ils ont eux, la vie, longue.
— Non, Merlin. Ils ont été des première à mourir. J'ai vu de mes yeux s'éteindre la race du dernier des faunes.
— Comment cela 7
— Je rasais dans votre vaisseau de cristal, pour vous chercher, l'île Pantéllaria, dernière frontière du royaume d'Epislrophius. Une femme échevelée, vêtue de peaux de bêtes, courant sur la grève, nous fait des signes de
détresse. Nous abordons pour la recueillir et voici ce qu'elle nous raconte :
c< Il y a trois ans, seigneurs, j'ai fait naufrage sur ce rocher. D'abord, je le crus désert. Mais du promontoire que vous apercevez d'ici, sortit un faune, en sautillant de roc en roc. Il appelait d'une voix barbare et il m'apportait des figues et des noisettes. Je voulus m'enfuir. 11 redoubla ses cris. Par crainte je le suivis dans sa grotte, où je trouvai deux chèvres et des fromages séchés dans des cages d'osier.
« Il apaisa d'abord ma faim, puis, assis sur le seuil de la caverne, il se mit à jouer du chalumeau.
« Trois ans passèrent ainsi. J'essayai de lui apprendre à prononcer quelques mots d'une langue humaine. J'y renonçai en entendant les gloussements qui sortaient de sa poitrine de faune. Toutes les fois que je songeais quel était mon compagnon, je me faisais peur à moimême. Mais, lorsque la vue de votre vaisseau me rappela la douce famille des hommes, j'oubliai la créature que je laissais derrière moi, et je ne pensai plus qu'à fuir. »
Comme elle achevait ces mots, le faune attiré par le bruit des rames sortit du fond des rochers et courut vers le rivage, en portant un enfant velu dans ses bras. Il tendit les mains vers nous avec désespoir. Plusieurs fois, il fit effort pour parler, sa langue se refusa à prononcer des paroles humaines. Alors, voyant que le vaisseau continuait sa route, il fit une chose dont le souvenir restera éternellement devant mes yeux. Il marcha