‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 112 sur 177 · LIVRE \X · texte numérisé non relu

LIVRE \X

— Non! non! dit Merlin, en rompant l'entretien. N'espère plus, ô mon ami, m'en faire accroire. Je ne marche plus que sur des ruines; encore ces ruines sont désertes, et j'ai là le pressentiment qu'un nouveau coup, parti je ne sais de quelle main, va me frapper au cœur. « A un signe, Turpin se retira, le prophète resta seul.

Quel pouvait être ce nouveau coup dont était manacé notre héros? Et comment son cœur, tant de fois déchiré, donnait-il encore une prise à l'infortune? L'histoire en est si simple, que mon auteur s'est excusé lui-même de la raconter. Toutefois, la voici :

Une troupe de bateleurs, funambules, acteurs de théâtres forains, tous sujets du roi de Bohème, fit au bruit de vingt trompettes son entrée dans le bourg voisin ; et Jacques, idolâtre de ces sortes de divertissements, obtint de son maître un congé d'un jour entier pour s'en repaître tout à son aise. Les dorures, les cavalcades, les aubades firent sur lui leur effet ordinaire ; puis les marionnettes chatouillèrent agréablement son âme enfantine sous sa face de Polyphême. Mais ce qui acheva de le bouleverser entièrement, ce furent les passe-d'armes des acteurs forains, entrecoupées de fanfares, au moment où la plus belle des amazones, armée

d'une hacîlic, taillait une croupière au roi des Maures; le lout entremêlé de Texplicalion des tableaux suspendus en plein vent, lesquels représentaient la bataille des ' géants, Barbe-Bleue lavânl sa vieille dague rouillée, le roi de Maurienne, Tristan et Iseult surpris sur la couche de fouillée, où les séparait la grande épée d'icelui, témoin de leur innocence.

Jacques poussa un cri d'admiration qui le fit remarquer. Un des funambules, en descendant de Testrade, lia conversation avec lui : Oserait-il bien comparer la vie d'enchanteur et de barde avec celle de bateleur ? Quelle différence, grajid Dieu I

Partout des habits de pourpre relevés d'or massif, des plumes d'autruche, des tapisseries de velours cramoisi frangées de soie vierge ; toujours bien venus dans chaque gîte, choyés, caressés. En quoi. Je vous demande, comparer ce paradis au rude métier de prophète? Qu'il se décidât seulement à accepter Iç bien qu'on lui voulait. Il manquait dans la troupe un panetier du roi Thierry, de Maurienne ; déjà le costume était prêt, tout écarlate, tout chamarré de turquoises, d'escarboucles ; on allait le Jui donner ; le reste viendrait après, toque à panache, escarcelle garnie, sabre recourbé de Damas, et cheval ambiant.

D'ailleurs, quelle était à cette heure son salaire? Apparemment fort misérable II aurait aisément le double, peut-être davantage, sans compter le bien vivre: au jour levant, bonnes lippées, gaudes et vin clairet; à la dînée, viandes à foison et vin de Gascogne; au goûter, la poule

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