LIVRE XX
au pot; le soir au souper, franche galimafrée, assaisonnée de matefaims, pour procurer un long sommeil.
Bref, on Téblouit. Fasciné, étourdi, plutôt que convaincu, Jacques ne trahit pas son maître, il l'oublia aussi bien que le roi confié à sa garde. Il ne revint ni le lendemain ni le surlendemain; sans savoir où, bouche béante, il suivait les bateleurs.
Ah ! si quelqu'un eût prononcé devant lui le nom de son maître chéri ; nul doute qu'il n'eût fondu en larmes ; il aurait rejeté les oripeaux dont on l'avait couvert; peut-être même, dans sa première fureur, il aurait tourné son sabre de panetier contre ses séducteurs. Mais nul ne l'avertit, même par un signe. Nul ne réveilla sa pensée engourdie. Hélas ! laissons-le suivre sa destinée jusqu'où elle doit le conduire; revenons à son maître.
Dès qu'il se vit abandonné de son dernier serviteur, il en conçut une misanthropie qu'il n'avait pas encore éprouvée, et sa plainte s'exhala devant le sepl ami qui lui restât fidèle :
« Turpin, le croiras-tu ? Ce Jacques que j'ai nourri du pain des forts, il me renie pour la centième fois. Le voilà embauché par je né sais quel roi de Bohême, qui l'aura pris par son faible, le clinquant ; il m'a .quitté sans prendre congé; car, sans doute, il n'aurait osé soutenir mes regards.
— Maudit le Ribleur! s'écria Turpin, dans un premier moment de colère. Vous l'avez gâté, soigneur. »
Mais bientôt radouci :
« Fiez- VOUS à moi, prophète; je vous le ramènerai humble de cœur et repentant.
— Et quand cela serait? Comment le croire désormais ? comment me confier à lui un seul jour ! J'ai déjà trop pardonné : il faudrait peut-être faire sentir la
'verge, et cela m'est odieux.
— Oui, la verge de chêne ou le nerf de taureau. Je m'en charge.
- — Du moins, si cela arrive, que cela n'aille pas jusqu'au sang !
— Non ! une simple flagellation 1
— Ah I mon ami I grâce ! grâce ! épargne-le. J'entends d'avance ses cris déchirants ; il a la voix haute et claire.
— Soyez tranquille, Merlin! J'ai manié moi aussi plus d'une fois le fléau de Dieu. Je sais m'en servir. »
A ces mots, Turpin alla fouiller dans ses hardes. Il en retira, dans un fourreau de cuir, un fléau bien emmanché, flexible à souhaits, encore noué de lanières, et le battant était d'airain.
« Que vois- je ? s'écria le prophète.
— Le fléau de Dieu, répondit le futur archevêque. C'est celui dont David a châtié les Amalécites. De David il a passé aux mains de Scipion l'Africain qui l'a trouvé' dans les Syrtes ; de Scipion le Juste à l'empereur Dorothéus qui le laissa à ses fils; de ceux-ci à Attila; d'Attila à Dietrich de Berne, qui me le donna un jour après le Benedicite.il y manque encore quelques lanières; on y remédiera. »
Le bon Merlin détourna les yeux pour ne pas voir