LIVRE XllI
Pourquoi les cascades de Hazii onl-elles hâte de se précipiter? Et pourquoi leur furie se change-t-elle en sérénité dès qu'elles ont touché Tablme?
Pourquoi les rochers sont-ils si blêmes quand ils se penchent sur le gouffre? D'où vient cette pâleur subite? Merlin I qu^ont-ils vu dans l'insondable?
Surtout, ensieigne-moi, ô maître I pourquoi Fembûche est tendue ici parmi les fleurs? Dis-moi pourquoi la ferre s entrouvre tout à coup jusqu'à l'Érèbe, sous les bocages parfumés du Kirchet? Je me suis attachée au tronc branlant d'un sapin à demi déraciné. Penchée sur le précipice, j'ai vu les pâles galeries souten*aines surplomber Tune sur l'autre. J'ai cru entendre suinter FAar. Mais non I son mugissement, perdu dans le gouffre maudit, ne pouvait arriver jusqu'à moi. Est-ce la vision de l'enfer? Je n'ai fait que l'entrevoir; toute mon âme y est restée plongée. Aide-moi à en sortir.
VIVIANE A MERLIN
Toar de Hesti, mois des myrtiles.
Sans pensée, sans prévoyance, je vis ici dans une stupeur continuelle qu'augmente tout ce que je découvre. A mesure cpie j'avance, les choses que je croyais les
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plus immuables changent de forme. Je suspends mes espérances à ces sommets que l'aigle même ne visitera pas.
Voici la saison où les troupeaux redescendent en foule du haut des Alpes, pour gagner les chalets des basses vallées et s'y abriter contre l'hiver. Il n'y a pas un roc qui n'ait son troupeau et son berger. Je crois voir un peuple céleste émigrer des nues. Les Alpes rougissent d'un rouge pourpre. Tu dirais des tapis écarlates étendus sous les pas de ce peuple divin qui descend les degrés du ciel.
• Parmi les bergers se trouvait ce jeune enfant, Guillaume Tell, auquel tu as donné l'arbalète qui ne manque jamais son but. Que cet enfant m'est clier entre tous les autres I J'ai voulu le voir et l'adopter. Quand je- lui ai dit d'approcher, il a d'abord été retenu par sa timidité sauvage, et il a fait un bond pour s'éloigner. Mais j'ai prononcé ton nom, Merlin; aussitôt il s'est avancé sans crainte, car il se souvient de toi ; il demande où tu es.
Imprévoyant, selon ta coutume, tu avais oublié de lui donner la flèche; je lui en ai fait une acérée. Ainsi, le voilà doué par nous deux. Ses parents m'ont promis que l'arbalète et la flèche resteraient dans leur famille jusqu'à la dernière génération. Qu'il soit ainsi pour leur salut et notre gloire !
Après eux, je restai seule dans la haute région que tous abandonnent. Dans le désert glacé du Titlis, je rencontrai des âmes qui planent éternellement sur ce séjour de mort, emportées par des tempêtes qu'elles ne