LIVRE XIII
peuvent régir. Les joues gonflées, elles soufflent perpétuellement autour d'elles leur froide haleine. Je leur demandai ce qui les retient dans ces lieux où rien ne peut vivre; et, montrant les larmes gelées qui sont collées à leurs yeux, elles m*ont répondu :
« Le souvenir de notre dureté quand nous étions parmi les hommes. »
Ah ! Merlin ! quelle leçon pour ceux qui se vantent de ne pas connaître la pitié I
Comme la nuit s'approchait, des nains qui gardaient un troupeau de chamois m'ont offert de la passer dans leur tour de glace; j'ai refusé. J'ai préféré descendre dans un chalet de Resti, la demeure la plus charmant» que tu puisses imaginer. C'est, en même temps, un moulin dont trois cascades font tourner la roue. Les gens qui y demeurent avec moi sont les meilleurs de la terre. Croirais-tu qu'ils n'ont jamais ouï parler de toi? Juge par là de ce qu'est leur sainte ignorance du monde. •
Non, non, Merlin, n'espérons pas lutter avecla magie de ces lieux. Que pouvons-nous faire en face de ce perpétuel prodige? Oublier nos sortilèges. On dit pourtant que, dans le voisinage, un enchanteur qu'ils appellent Manfred a voulu essayer son art sur le lac de Tlioune. Quelle pitié! il y a un autre enchanteur que toi, Merlin. Je le sens, je le vois, je l'entends dans ce mugissement étouffé de la cascade, au fond de la vallée. Mais où est-il? où demeure-t-il? En serais-tu jaloux que tu ne m'en parles jamais ?
Pendant que je gravissais les flancs du Wellerhorn pour me rendre de là sur TAlpe verte, où j'espérais enfin te rejoindre, un accord gigantesque s'est tout à coup élevé dans la forêt de saipin. Elle en a frémi au loin; et moi, que suis-je devenue? « C'est la harpe de Merlin, me suis-je dit à moi même. Lui seul peut ébranler le cœur de granit des montagnes neigeuses I » ,J'ai hâté le pas; mais je n'ai rien vu qu'un berger qui embouchait le cor des Alpes. Son instrument est fait du trône d'un jeune sapin, entrelacé de fibres sonores. Il applique la bouche de son cor sur la terre, de manière que le son gigantesque soit renvoyé jusqu'aux oreilles des démons engourdis des glaciers.
Ainsi, Merlin, tu prends plaisir à te jouer de moi. Car ce n'est pas sans ta volonté que ce berger t'a emprunté, même pour un jour, la puissance d'ébranler par- un accord l'âme inexorable des rochers de Rosenlaui !
Une dernière question, Merlin ! Quel est ici le roi des nuées^? Qui les range en bataille quand le jour se lève? Qui les dresse en pavillons, quand vient le soir pour abriter les songes?
Qui en bâtit des villes' d'or et d'opale d'où sortent les tempêtes par des portes de flammes ?
Us sont si fantasques, Merlin, que j'ai cru d'abord que c'est toi qui leur commandés. Mais ils versent la rosée et la joie sur la terre ; et toi, Merlin, c'est le désespoir que tu laisses en partant. Non, tu n'es pas le chef des nuées, quoiqu'elles te ressemblent par leur génie va-