‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 131 sur 177 · LIVRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI

« Je défie le vent du soir, chargé de pluie en automne ; il ne fera pas entrer la tristesse dans mon cœur*

« Je défie le souvenir des choses passées; il ne mettra pas une ride à mon front.

c( Je défie la parole empoisonnée de mes ennemis ; elle tombera à mes pieds sans me faire de blessure. Je défie le serpent et Timmense vipère tortueuse dans les bois et dans lenceinte des villes ; leurs dents sont arrachées.

« Je défie le rire; il ne transpercera pas mes os. Je défie les larmes; elles ne consumeront pas mes yeux.

« Je défie Texil ; il ne m'ôtera pas mon foyer.

« Je défie Toubli ; il ne me dévorera pas.

« Je défie l'iniquité ; elle ne m'écrasera pas.

« Je défie Tenfer; il ne m'engloutira pas.

« Quand, chaque matin, le soleil reparait au«dessus de leurs tètes et que tout recommence à luire, ils s'enorgueillissent, ils se réjouissent, et tous s'écrient i « Yoici le jour, fils éblouissant du matin. Nous échap- « pons à l'ombre ; malheur à celui qui est dans la « nuit. »

« Et moi, je réponds : « La nuit où est-elle? Qui Ta « faite? Je ne la connais point, ni l'ombre qui marche « après elle. »

« Qu'ils entendent encore ceci Dieu et l'homme :

« Je me ris de la douleur; elle est déjà passée. Je me ris de la mort; elle est venue, et c'est moi qui l'ai enr sevelie. Oui, c'est moi qui lui ai mis le linceul d'où elle ne sortira pas.

« Je me ris du jour qui passe après s'être levé dans sa gloire. Oh 1 qu'il était honteux de s'enfuir si vite au premier frémissement des feuilles du frêne, sous les pleurs nocturnes des cent lies !

« Je me ris du cyprès qui se flétrît comme la rose, de l'étoile qui s'éteint, des mondes qui se perdent, des temples qui chancellent, des dieux qui ne vivent qu'un moment. »

Ainsi Merlin s'enivrait de l'orgueil du tombeau ; mais

cela ne dura qu'un instant, car les peuples les plus

voisins, dont le sommeil avait été troublé par ses chants,

ne pouvant se rendormir, s'approchèrent jusqu'au bas

. de la tombe ; et ceux-là s'écriaient :

« Qui repose ici sous ce tertre vert? Est-ce vpus, seigneur Merlin?

— Oui, c'est moi I

— Quoi donc ! Est-jee du tombeau que parlent aujourd'hui les chansons? Vous chantez, ô Merlin, dans le sépulcre pendant que les vivants gémissent!

— Il est vrai ; et que ne puis-je vous envoyer ma joie! Mais répondez-moi en toute vérité : la bassesse, Tingratitude, la lâcheté de cœur sont-elles restées vos trois patronnes?

— Hélas! oui.

— Savez -vous toujours ramper comme les serpents?

— Nous ne Tavonspas désappris. Mais nous excellons toujours dans le combat.

— Dans le combat! Oui, c'est une gloire qu'il vous

Page 1