LIVRE XXI. 'i
faut partager avec les bouledogues ! Savez-vous encore déchirer la main qui vous délivre et lécher celle qui vous enchaîne?
— Nous ne l'avons pas oublié.
— S'il est ainsi, restez où vous êtes, moi où je suis. Il m'en coûterait trop de voir la noble face de l'homme descendue à la fac6 bestiale.
— Mais, seigneur, ne reviendrez-vous plus parmi nous? ajoutèrent les peuples en pleurant.
— Cela dépend entièrement de vous, répliqua Merlin. A moins que vous ne vous réformiez beaucoup vous-mêmes, j'aurais la plus grande peine du monde à vivre près de vous, même un seul jour ; car, à parler franchement, je me suis toujours senti, je ne sais pourquoi, un peu étranger au milieu de vos villes et même dans vos campagnes. Ce que je méprisais, vous Tadoriez. D'ailleurs, ce que je n'avais jamais pu auparavant, je respire ici, à pleins poumons, la justice, la vérité, la liberté, la paix, surtout l'amour. J'aurais peine à m'en déshabituer, et, sans doute, j'étoufferais parmi vous.
— On dira, maître, que vous n'êtes pas notre ami. -
— Dites, parlez ! criez 1 rugissez! vos paroles seront du vent jusqu'à ce que vous les ayez lestées de justice.»
En parlant ainsi avec rudesse, l'enchanteur espérait aiguillonner le cœur des hommes ; ce qui ne manqua pas d'arriver, puisque la foule repartit sur-le-champ :
« Ne nous rçéprisez pas trop, seigneur Merlin.
— C'esl mon plus grand désir; mais le tombeau n'est pas courtisan.
300 MERLII9 L'ENGHAMTËUR.
— Pour revoir Merlin parmi nous, il n'est rien que nous ne fassions. Laissez-nous seulement l'espérance. »
Ce mot commença à attendrir l'enchanteur. Sans y penser, il ressaisit machinalement sa harpe, et il répondit avec un peu d'exaltation, après avoir promené ses doigts sur les cordes les plus basses :
a Le noble Arthus, à la barbe blanclie de neige, n'est-il pas réveillé?
— Non, seigneur.
— Cela m'étonne, bonnes gens ; mais il se réveillera bientôt dans sa puissance, quoiqu'à la vérité il tarde plus que je n'avais pu prévoir. Il reviendra, je vous le dis, sur son cheval couleur de cygne ; le pommeau de son épée resplendira dans la Scandinavie, et la pointe s'aiguisera sur les Colonnes d'Hercule. Quand cela arrivera, rie manquez pas de courir au-devant de lui et de baiser promptement ses habits et son bouclier magique que moi-même j'ai forgé de mes mains. Ce sera le signal d'une grande joie sur presque toute la terre.
-^ A quels signes reconnaitrons-nous que le moment est proche? demandèrent les nations.
— Je vais vous le dire, répliqua Merlin.
c< Les dents des loups seront, pour lors, ébréchées. Les pierres mêmes parleront et crieront de France en Angleterre, d'Angleterre aux Hespérides. Le cœur de r homme frémira comme le lac qui déborde. Des pensées ailées planeront sur sa tête. La pitié morte renaîtra dans la poitrine des femmes ; elles retrouveront des larmes dans leurs yeux pour pleurer sur ceux dont elles