‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 133 sur 177 · LIVRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI

rient aujourdi'hui, pauvres orphelins de la justice I Alors Orion, aprè§ avoir tiré son glaive, le remettra dans le fourreau. »

Parmi les peuples qui interrogeaient Merlin, il y avait des hommes de tous pays, de toutes langues, de toutes races. Il parla à chacun dans son langage natal, selon ses coutumes, de manière à les convaincre tous qu'il connaissait leurs véritables intérêts, mieux qu'ils ne faisaient eux-mêmes. Aux habitants des îles il parlait de la fée Aleine; aux Français, de la fée Morgane d'Avalon ; aux Allemands, des femmes des eaux et du roi des Aulnes; aux Africains, du géant des tempêtes, Adamastor; aux Espagnols, de don Juan de Tenorio; aux Anglais, de Robin Hood ; aux Italiens, de THippogriffe de Ferrare dont il. faisait le plus grand éloge ; aux Roumains, de Dokia; aux Dalmates, des vampires; aui Serbes, de Marco.

S'il avait affaire à des peuples chasseurs, il parlait du cor d'Obéron; si à des peuples pasteurs, de farfadets; si à des laboureurs et à des toucheurs de bœufs, il parlait de gnomes ; si à des pêcheurs et icthyophages, d'esprit follets et ondins; si à des mineurs, de cobolds. Bref, il savait s'accommoder aux usages, aux mœurs, à l'industrie de quiconque s'adressait à lui. Tous étaient étonnés de le voir si bien instruit de leurs aïeux, de leurs besoins, de leurs lois, de leurs genres de vie; ils furent remplis d'espoir.

« Ainsi, lui dirent-ils, les patries sont encore quelque chose pour vous, seîgoeur Merlin ! même dans les

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hautes sphères où vous avez pris Thabitude de vivre, vous n'oubliez pas le pays ?»

A ce mot de pays, toute l'exaltation du bon Merlin tomba soudainement. Son cœur éclata, puis se fondit comme la cire. Le prophète dépouilla l'homme d'airain qu'il avait revêtu ; et, laissant choir sa harpe à terre, il changea de ton et répondit :

« Parlez-moi, bonnes gens, de la douce France, quoiqu'elle ait été dure pour moi seul. J'ai vu beaucoup de patries, et c'est celle, après tout, qui m'agrée encore le plus, bien qu'elle m'ait renié plus d une fois.

— Pardonnez-nous, dirent les peuples. Nous sommes témoins qu'elle n'a jamais renié son enchanteur Merlin.

— Soit! reprit Merlin, je le veux bien. Ses enfants, disait -on, avaient le amr changé en pierres; !a splendeur de l'or les éblMit et les aveugle. Outrages, calomnies, vilenies, bannissements, voilà le plus souvent ce que j'ai reçu d'eux ; mais volontiers je leur pardonne, parce qu'ils s'appellent Français. Et ,malgrétout, je persévère à croire que les fils de leurs fils vaudront mieux que les pères. Car ils se souviendront de moi ; puissé-je les revoir, ne fût-ce qu'un seul jour avec Viviane, dans^la compagnie du noble Arlhus !

— Cela sera, » répondit la foule.

L'Enseveli essuya quelques larmes de ses yeux, puis il s'informa avec une simplicité qui lui gagna tous les cœurs, du tombeau de sa mère, de son petit champ d'héritage, de sa maison, àe son jardin; s'il était vrai que la maison fût en mines, s'il en restait au moins

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quelques pierres ; et de là, passant à d'autres objets, il voulut savoir si Jacques était revenu au village et y prospérait, quels paysans et bouviers étaient mariés, les* quels veufs, lesquels orphelins; si le marais d'en bas était en assec ; s'il y avait eu beaucoup de gens tremblant la fièvre ; si les seigles dans la Crau étaient bien venus cette année*là ; si les hirondelles avaient niché à sa fenêtre ; si le pommier qu'il avait planté dans le jardin des abeiUes avait porté des pommes, et de quelle espèce. En un mot, il n'oublia chose au monde qui pût montrer que son cœur était encore resté pour une bonne part dans le village.

Toutes choses auxquelles il lui fut répondu de façon à le satisfaire. On admirait qu'il pût si aisément changer de ton, et qu'après avoir embrassé l'univers et parcouru les constellations, il se retrouvât si familier dans les charières du hameau et les chenevières. En prononçant ses dernières paroles, sa voix trembla et son cœur frémit. Il aurait voulu s'élancer vers ceux qui récoulaient. Mais en un clin d'œil il se ravisa; puis il ajouta en congédiant la multitude :

« Allez, bonnes gens! Ma seule peine, croyez-moi, est do vous avoir laissés dans une si grande détresse. Mais elle durera peu. »

Cela dit, les peuples se retirèrent; chacun se sentait fortifié de la parole de Merlin, comme s'il se fût nourri de la moelle des chênes et des lions.

Et sachez que la désolation du peuple syrien, égyptien, quand il eut perdu Adonis et Osiris, n'avait rien été en comparaison de la première désolation des peuples aussitôt après la disparition de Merlin. Longtemps on n'avait vu que rois errants, princes tombés, foules en deuil, gens se meurtrissant la poitrine, non d'une douleur cérémonieuse, comme aux fôtes Egyptiaques, mais d'une douleur réelle çt cuisante;

Partout, plaintes d'armures rouillées, gémissements de larmoyeurs, empires redevenus poussière ; vous eussiez dit de la mort d'un demi-di^u.

Alors vous n'eussiez rencontré que nations vagabondes qui allaient à la recherche de l'enchanteur. Si elles eussent, pour le moins, rétrouvé un seul de ses membres dispersés, certainement elles se fussent crues sauvées, comme les Egyptiens en retrouvant, ou le corps ou la tète, ou les bras d'Osiris. Mais, de cela, quelle apparence? Aucune nouvelle, point de vestiges !

« Que deviendrons-nous, avaient dit les nations les unes aux autres? Où peut-il être enseveli ? 11 était notre joie, notre soutien. Bien certainement, nous mourrons jusqu'au dernier, s'il ne reparaît pas. »

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Tel avait été longtemps le cri des hommes. Vous pouvez donc aisément croire que le premier retentissement de la harpe de Merlin fut ouï avec allégresse de luniver s entier; et certes, il n y eut si petit être, ni si chétif, qui ne«s'en réjouît en son âme, comme de sa propre féli-' cité. Surtout, les petits des oiseaux au fond des bois se mirent sur le bord de leurs nids, et ils se disaient les uns aux autres : « Avez-vous entendu la harpe derMerlin? » Sur quoi, tous les rossignols se prirent à chanter, ce qu'ils n'avaient pas fait depuis des siècles.

Leurs douces voix printanières arrivèrent dans le verger ténébreux où étaient en ce moment Merlin et Viviane.

« Écoute, écoute, lui dit-elle. Us sont là sur nos têles. »

Puis, ayant pris à son tour la harpe, elle la fit frissonner sous ses doigts. Ce qu'entendant les rossignols, ils lui répondirent de plus belle, à l'envi, en cherchant à la contrefaire. Et c'est ainsi qu'ils apprirent urie quantité de chansons qu'ils n'ont plus jamais oubliées depuis ce temps-là.

Il faut encore savoir que Merlin, ne faisant plus lu différence des jours et des nuits, avait pris sa harpe au mi^ lieu de la nuit profonde ; et c'est la raison pourquoi les rossignols aiment à chanter leurs plus doux chants, ceux qu'ils ont appris de Merlin et de Viviane, à l'heure de rainuîl, quand tous les autres êtres reposent.

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