FÉLICITÉ! FÉLICITÉ I
A mesure qu'il prenait possession de son sépulcre, Merlin faisait sa joyeuse rentrée dans les provinces même les plus reculées de ce royaume souterrain. Il s'imposait pour tâche de commencer la journée par visiter ses compagnons muets, les morts; et il les maintenait dans une sérénité radieuse qui eût pu exciter la jalousie des vivants.
« Ce sont mes hôtes, pensait-il. Je suis leur gardien ; ils me sont confiés. Qui prendra soin d'eux, si ce n'est moi?»
Et comme un hôte s'inquiète des moindres soucis
308 MëALIN L'ë>GUANT£CU.
de ceux qui donnent sous son toit, et qu'il ne s*en re« pose pas sur ses serviteurs, Merlin entretenait les morts dans une santé florissante, en pratiquant sur leurs têtes de vastes galeries par où s'engouffrait Tair matinal des aurores éternelles; il amenait aussi près d'eux des eaux cristallines, jaillissantes, qui les berçaient perpétuellement de l'écho argentin des sources incréées.
Si l'un d'eux avait une blessure ouverte, il la guérissait incontinent au moyen d'un baume qu*il cultivait lui-même dans son jardin funèbre; et la plaie, fût-elle au cœur, se fermait sans que le dormant se réveillât.
A je ne sais quoi, au visage, à la contenance, à l'air, il reconnaissait celui dont la tête était encore pesante des soucis terrestres ; il la soulevait lui-même dans ses mains et la replaçait apaisée sur le chevet de mousse.
A celui qui s'éveillait et s'écriait : « Où suis-je? » Il répondait : « Sous ma garde. Tu t'éveilles trop tôt. Le grand Arthus dort encore. »
L'un des morts commençait-il par hasard à douter de son immortalité, notre enchanteur l'en reprenait vertement. Pour la lui rappeler, il plaçait près de lui une coupe pleine jusqu'aux bords qui ne s'épuisait jamais, jointe à une couronne d'escarboucles, qui luisaient dans les ténèbres.
Et leurs visages prenaient, qhez tous, une paix majestueuse qu'ils n'avaient jamais connue ; étant d'ailleurs plus beaux, et d'une beauté plus correcte que dans le monde visible*