LIVRE XXTÏ
Au même endroit du sépulcre, il y avait aussi des nations entières prématurément ensevelies et dont il prenait le plus grand soin. Chacune d'elles reposait sur une estrade élevée, lambrissée d'or, qu'il parfumait des senteurs de son verger. Les diamants élincelants chassaient l'ombre de ces lieux. Ni déclin ni corruption n'approchaient des hôtes de Merlin. Le ver du sépulcre n'entra jamais dans ces demeures.
Tout près des peuples ensevelis, il avait posé des vêtements parfumés de lin, de soie, quelques-uns de pourpre, suivant les habitudes, le goût, le costume national de chacun, afin qu'au premier signal ils pussent s'en revêtir, et que nul d'entre eux ne fût arrêté par k crainte d'affronter le soleil, dans sa nudité de corps et d'esprit. '
II y avait même, dans de vastes étables pavées do mosaïques, des chevaux noirs, à la crinière lisse, tombant sur les genoux, tout caparaçonnés d'or et d'écarlate, et des chars préparés pour que les nations et leurs chefs et leurs bons serviteurs pussent s'élancer plus vite au-devant du grand jour du réveil.
Mais quelquefois ils se trompaient d'aurore. Au plus profond de leur sommeil d'airain, voyez-vous les peuples se lever lentement, tristement, les yeux fixes, ouverts, chargés d'un voile de plomb, comme des somnambules? Regardez ! les voici qui sortent, blêmes, de leurs couches. Les voyez-vous vêtir le haubert, lacerréperon, ceindre le baudrier, brandir l'épée, heurter l'écu, faire ondoyer la bannière? Maintenant, où vont-ils? Le fer au
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poing dans les ténèbres, ils vont chevauchant ; ils s*entrechoquent les uns les autres. Us ont les yeux fixes, ouverts, et leurs yeux ne voient pas.
Nul cri ne sort de leurs bouches ; pas un clairon n'a sonné. L'obscurité augmente leur fureur. Quels combats souterrains ils se livrent, loin du jour, aveugles, inconnus, fratricides, qu'aucun poète ne chantera jamais !
La visière baissée, pour augmenter la nuit, navrés au cœur^ ils n'entendent pas le cliquetis de leurs glaives humides. Malheur ! pleurez, mes yeux, vos plus cruelles larmes. Ils trépignent dans leur sang vermeil ; ils ont les yeux ouverts, et leurs yeux ne voient pas !
Du plus loin qu'il les entend, Merlin se hâte. Il a levé sur eux son bâton de coudrier. Aussitôt, haletant, tous rentrent dans leurs couches sous teurs pierres tombales. De nouveau s'étendent autour d'eux le silence, la nuit, et la trêve des morts n'est plus rompue par personne. Pleurez, mes yeux, vos plus cruelles larmes. Ils ont maintenant les paupières fermées.
Dans le labyrinthe du royaume souterrain, entendez-vous un gémissement sourd, commue d'un homme qui geint, enseveli vivant? Celui qui laisse échapper cette plainte est étendu sur le dos; sa poitrine s'abaisse, se soulève tour à tour; avec elle tremble le
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mont Etna qiii l'écrase et lui sert de pierre sépulcrale.
Dès que le bruit des pas de Merlin arriva jusqu'à lui, il retint d'abord un moment son haleine pour mieux écouter ; puis, tournant avec^eflbrt la tôte du côté d'où lui venait le secours :
« Toi qui semblés, dit-il d'une voix caverneuse, Je maître de ces lieux souterrains (tant les cliemins to sont connus I), et qui, sans doute, n'as jamais vu ceux qu'éclaire le soleil, apprends-moi si le nom d'Encelade est arrivé à tes oreilles, ou s'ils ont réussi à l'ensevelir ici avec moi. Vois comme je suis écrasé injustement sous cette montagne ardente. Cependant là, au-dessus de ma tête, sur le sommet ombragé de pins, parmi les torrents de lave refroidie, le cyclope de Sicile, pour me railler, fait résonner jour et nuit sa chanson et son chalumeau jusque dans la mer profonde ; et les troupeaux bondissent, les forêts sonores agitent leurs chevelures ; les villes des hommes se remplissent de bruit, sans se soucier de ma peine, moi qui les porte tous sur ma poitrine haletante !
— Prends patience, bon Encelade, lui répondît Mer* lin. Je te reconnais à ce mont qui t'écrase. Moi aussi, j'ai porté sur ma poitrine des montagnes de douleur et d'oubli. Je les ai toutes renversées par un grand effort de mon cœur, si bien que je suis libre, comme tu le vois, dans cet empire souterrain qui est mon héritage ; il en sera de même pour toi, si tu gardes l'espérance sereine. »
A ces paroles, le bon Encelade se sentit consolé. Vi-
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viane lui essuya son front tout ruisselant de la sueur des morts. Deux fois, il secoua la tête, et il ébranla les collines, les promontoires bleuâtres, les villes assises sur ses genoux. Tout son visage s'illumina d'une sombre lueur de joie, comme au matin de son combat contre les grands dieux. Dans le même temps, il fit signe des yeux et des sourcils, pour montrer au loin un de ses compagnons. *
Merlin, sans l'interroger, éleva -sa lampe de ce côté; il aperçut, à l'endroit où se reflétaient les rayons, un homme qui se tenait debout, immobile, à mesure que fuyaient les ténèbres. Ses épaules et sa tête étaient seules courbées, comme celles des hommes qui déchargent un navire, dans le port de Marseille. Le sang lui jaillissait du front sous le fardeau qui l'accablait, et cette rosée tombait en pluie autour de lui. Aussi, avec plus d'impatience que'son compagnon, il se mit à crier d une voix oppressée :
« llâte-toi, si tu viens pour soulager les épaules d'Atlas. Je suis las de porter le monde ; il s'en est peu fallu que je ne l'aie déjà laissé choir à mes pieds, dût Némésiis me déchirer éternellement de son fouet.
— Atlas, lui dit Merlin, je prendrai sur mes épaules ton fardeau, mais seulement pour une heure. Aussi bien, tu gardes mal l'équilibre. Trop d'Étals penchés vont crouler, si je ne te viens en aide. Vois comme ta inclines de ce côté, et comme ton pied est mal affermi. Pauvre colosse, reprends un peu haleine, et désaltère-toi à cette coupe ; elle m'a été donnée par Arlhus, et elle