‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 137 sur 177 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

qui était auparavant Tépouvantail des hommes, était devenu leur appui et leur joie. Aussi les pèlerinages, soit de peuples entiers, soit de simples particuliers, ne se faisaient-ils pas attendre. Il arriva même que, maintes fois, Tenchanteur fut importuné de ces appels indiscrets des vivants ; car il était alors arraché à une rêverie où toute son âme était plongée, ou ^ une promenade sous les ombrages sacrés, ou à sa partie d'échecs, qu'il ne se faisait plus de sciTipule de gagner depuis que réternelle sérénité reposait sur le front de Viviane.

Mais jamais il ne préféra son plaisir au repos des vivants, jamais il ne se fit attendre quand leur voix rappela ; et vous pouvez penser que par là il ne connut jamais, dans son sépulcre, l'ennui ou la monotonie que traîne après soi l'oisiveté. Après avoir été interrompu par les petites passions, les lieux communs, les médisances et même par les douleurs sincères ou exagérées des vivants, il revenait, avec une félicité nouvelle, à l'endroit où l'attendait sa bien-aimée.

Ce n'était donc pas (entendez ceci) une vie oisive que la leur. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier, sans quoi toute la morale de mon livre serait perdue. Consoler les mondes n'est pas une occupation sans importance ; et c'était l'emploi de mon héros. Après quoi seulement venaient les longs repos au bord des sources, les demisommeils, les chuchotements d'amour, bref, tout ce que Mahomet a faussement promis à ses croyants, et ce que le seul Merlin a goûté jusqu'ici, parce que, seul, il l'a mérité.

Du haut de son balcon il proférail régulièrement, entre la huitième et la douzième heure, ses prophéties de TAigle. II avait le sentiment qu il faisait le bien ; même en secret, s'il faut le dire, il jouissait tout bas de sa supériorité sur les \ivants. Quant à tous les êtres, il n*cn voyait aucun qui pût lui commander. Cette joie solitaire eût tourné en orgueil. Elle fut interrompue, mais seulement pour un jour ; voici comment :

Viviane filait à sa fenêtre et laissait tomber son fuseau qu'elle s'amusait à promener et à faire tounioyer dans Fabime. Elle regardait, à ce moment, des ombres noires qui miroitaient dans le sillon des eaux profondes. En ramenant le fil, elle ne trouve plus le fuseau. Qui l'avait pris? Elle se penche davantage et voit ou croit voir dans le gouffre un être planer, les ailes étendues au-dessus du sombre lac. Peut-être était-ce le père de Merlin qui passait par hasard dans ce canton égaré, à la recherche de son fils, en traçant de longs cercles, comme un épervier en quête d'une proie.

Jugez, si vous le pouvez, delà stupeur, de l'elTroi, de la terreur de Viviane. Jusque-là elle croyait être seule avec Merlin dans son immense tombeau; puis elle n'avait jamais vu ni ange ailé, ni séraphin, ni aucun des êtres inférieurs dont sont peuplés les deux chrétiens. Elle abaissa son long voile sur sa tête et se retira du balcon. En chancelant h chaque pas. elle alla rejoindre son compagnon, et je vous jure que la fauvettf^ qui vient d'apercevoir un milan, les ailes éployées, cl qui se cache dans la haie d'un verger, donnerait une

Page 1