LIVRE XIII
gabond. Elles sont la constanœ même eu comparaison de toi .
Qui déploie leurs ailes hors du nid des orages?
Qui promène leurs cités errantes dans le bleu serein du lac? Hélas I combien de fois j'ai voulu m'y précipiter pour te chercher dans ces humides palais de cristal !
Dis-moi, au moins, si je t'aurais rencontré, dans ces demeures fugitives, et si c est là que tu habites. Elles sont dignes de toi, plus légères que Técume, plus capricieuses que le flot. Réponds, de grflce, sur ce dernier point; il n'intéresse que ta science.
VIVIANE A MERUN.
Rosenlaui, mois des premières neiges.
Me voici dans le chalet abandonné où tu t'es reposé un moment. Au bord du glacier j'ai dessiné sur les vitres des forêts de givre. . . Des paysages fantasques gravés sur la vitre, et où je cherche une félicité plus fantasque, c'est donc là mon univei^ I Que suis-je moi-même pour chercher mon abri dans ces leurres glacés? . Le voilà, rhiverl l'affreux hiver! Merlin I quel silence autour de moi I j'en frissonne. As-tu jamais pensé à la mort? Moi qui ne puis même y croire, j'en suis tout à coup enveloppée. Ne te reverrai-je plus?... Quoi î II. ' .3
déjà !... Quoi I sitôt I ... Les jours, les anuéés éternelles que je me promettais avec toi dans notre île d'Avalon, je les vois qui s'effacent Tune après Vautre ; à leur place, il reste des tombes couvertes d'une neige que ne dissipera aucun souffle du midi. Ces tombes géantes où s* ensevelit toute joie, est-ce là mon sépulcre et le tien?
Où sont maintenant les chasses bruyantes de ma mar* raine, les hallali, les cortèges de cavaliers, les meutes haletantes, les chevaux hennissants qui passaient au galop sur les sommets? Où sont-ils, reviendront-ils jamais? Ahl si j'apercevais seulement la poussière fumante f^ous los pas de mon bien-aimé ! Pourquoi ne • m'attends-tu pas?
Pourquoi m'as-tu quittée, Merlin? Je te l'ai ordonné, dis-tu. Quelle raison !
Pourquoi me laisses-tu mourir, quand les violettes et les perce-neiges vont renaître demain ! Elles verront la lumière I elles se pencheront sur la fente des glacieps; et toi, tu les effleureras de tes pieds sans te souvenir de moi.
Comme je l'avais prévu, il n'y a plus ici un seul être auquel je puisse confier un message. Même les aigles et les vautours sont partis. Les lacs bleus de saphir sont enchâssés jusqu'aux bords dans.leurs rivages de neige. Le désert de glace m'environne. L'avalanche seule demeure ; mais qui peut lui commander? Elle est si capricieuse!
Âdiou, Merlin! adieu... j'ai froid.
fJVHE XIII. n
VITIANE A MERLIN.
Hou des glaelert.
Faut-il m'en réjouir? je vis encore, mais c'est un miracle. Harassée, désespérée, ne recevant rien de toi, n'attendant même rien (car tu t'es obstiné à ne pas répondre et tu as été plus dur que ces rochers), je m'étais assise dans les frimas, au pied du Wetterhorn, et la neige me couvrait à demi. Il me semblait que j'étais au seuil d'un palais de cristal, éclairé par des milliers de lampes; et nous avions été invités tous deux par Titania à une fête de nuit. Je n'avais que le seuil à franchir pour te rejoindre. Déjà je discernais la danse et la ronde des esprits, le bruit même de leurs pas, à demiétouffé par les flocons de neige.
Je crois entendre de lointains aboiements de chiens. Les cris redoublent; ils approchent. C'était la meute de ma marraine; elle-même suivait à la course, fiientôt je sens que des mains me soulèvent et me portent. Je me réveille dans la tour de Resti, coucliée sur un lit de paille, et ma marraine toute en larmes était à mon chevet.
« Avez-vous donc juré de mourir? me dit-elle dès
qu'elle put parler. Que faisiez-vous à cette heure sur ces glaciers? »
Elle n'ajouta aucun reproche; mais ses larmes en ' disaient plus que toutes les paroles.
Je rn'excusai sur mes occupations, mes devoirs. Il fallait bien cueillir Therbe d*or qui ne croît que sur les cimes, polir quelques cristaux, semer des« diamants sur les glaciers, pour leur refaire un collier.
« Cruelle, interrompit-elle, ce n'est donc pas assez de vouloir mourir? Prétendez-vous me tromper? ^
Et elle me serra dans ses bras en étouffant ses larmes. Je ne pus retenir plus longtemps les miennes. Je lui racontai ce qu'elle savait déjà, mon amour pour toi, Merlin; comment je t'avais connu; le jour, l'heure, le lieu, nos fiançailles; comment j*avais quitté pour toi mon père Dionas: nos serments, nos disputes même, la différence de nos caractères, ton humeur de poète; je ne lui cachai que tes caprices. Mais je ne lui dissimulai pas que Tennui de vivre m'avait saisie, que j'avais joué avec la mort, que j'y étais entrée à moitié avec une terreur mêlée d'indicibles délices.
« Pauvres enfants! s'écria-t-elle quand j'eus fini; au moins t'aime-t-il encore?
— Il le dit.
— Nous verrons bien, » reprit-elle.
Depuis ce moment, elle ne songe qu'à notre mariage. Elle prend tout sur elle, et d'abord elle se chargera des lettres ; en en mot, elle ne cesse de me montrer une bonté que je ne lui connaissais pas. Il a fallu lui